A nous deux, monsieur Aimé Martin!

D’abord, monsieur Aimé Martin, ne me prenez pas pour un homme méchant et hargneux, et ne croyez pas que je déchaîne sur vous mes guêpes—au hasard et par malice. Vous m’avez attaqué et blessé, monsieur, dans un des livres que j’aime et dans les fleurs, que j’aime toutes. J’ai retenu si peu de choses pour ma part de celles qu’on se dispute dans la vie, que j’en suis horriblement avare,—et que je deviens féroce quand on y touche.

Un des plus beaux livres qui soient sortis de la cervelle humaine—est le livre des Maximes de la Rochefoucauld. Ce livre se compose d’une trentaine de pages;—c’est, sans contredit, celui de tous les livres qui renferme le moins de mots, mais c’est aussi celui de tous les livres qui renferme le plus de choses, c’est un livre qui dit la vérité sur tout.

Certes, si Dieu,—en un jour de colère, ou plutôt, de bonté, avait mis tous les livres et toutes les actions des hommes dans une immense cornue, et qu’il eût fait évaporer par la distillation tous les mensonges, tous les semblants, toutes les hypocrisies—on n’eût trouvé pour résidu au fond de l’alambic que les trente pages de la Rochefoucauld.

Le livre de la Rochefoucauld me raconte l’histoire publique et secrète de tous les temps et de tous les siècles,—l’histoire du passé et l’histoire de l’avenir.—Loin de m’irriter contre l’homme en me le dévoilant, il me rend au contraire bon et indulgent.

Il m’apprend à ne pas demander à la vie plus qu’elle ne contient, à ne pas attendre de l’homme plus qu’il ne possède. Les Samoyèdes, j’en suis sûr, ne ressentent qu’un médiocre chagrin de ne pas manger d’ananas;—je n’ai plus sujet d’en vouloir aux hommes de ce qu’ils n’exercent pas à mon bénéfice une foule de noms de vertus qui, en réalité, ne mûrissent pas dans leur cœur;—l’homme le plus laid du monde est au même point que la plus jolie fille du monde;—il suffit de bien établir qu’un pommier est un pommier pour qu’on renonce à la fantaisie de cueillir dessus des pêches; on s’arrange des pommes et on n’en veut pas au pommier.

Ce livre, M. Aimé Martin me l’a gâté.

M. Aimé Martin a publié une édition de la Rochefoucauld.—La chose commence par une préface beaucoup plus longue que tout le livre des Maximes,—où ledit M. Aimé Martin établit sa prééminence, incontestable à lui Aimé Martin, sur Marc-Aurèle et sur la Rochefoucauld. Puis il s’emporte en une longue diatribe contre son auteur,—puis il passe à l’examen critique des maximes. C’est, à vrai dire, une chose curieuse par son excès. Il prend chaque maxime une à une, et il met au-dessous toutes les vieilles rapsodies, toutes les inepties, toutes les phrases vides et hypocrites,—tous les grands mots creux, tous les lieux communs rapiécés, qui traînent depuis des siècles dans les mauvais livres de cette vieille bavarde, menteuse, cohue de prétendus moralistes qui n’ont plus aucun prétexte de vivre depuis l’instant où la Rochefoucauld a taillé sa plume pour écrire le premier mot de la première phrase de ses Maximes, c’est ce qu’il appelle réfuter les maximes et leur fausse philosophie.

Je voudrais vous donner un spécimen de la manière de travailler de M. Aimé Martin;—mais le choix m’embarrasse, je prends au hasard: