—Avez-vous pensé à prévenir le coiffeur pour ce soir?

—Non, madame.

—A quoi sert-il alors que je vous parle? allez-y tout de suite.

—Ah! monsieur, on est bien malheureux d’avoir des domestiques; je me surprends quelquefois à envier la position d’un artiste: au moins vous êtes indépendant, vous faites vos affaires vous-même.

—Hélas! madame, je suis forcé de vous ôter cette illusion: je ne suis pas assez heureux pour cirer mes bottes moi-même;—mais je vous supplierai de tourner la tête un peu plus à droite, comme vous étiez tout à l’heure.

—Mon Dieu! monsieur, je ne sais pourquoi on n’a jamais pu me faire ressemblante; j’ai deux portraits de moi, ce sont deux horreurs. Sur le dernier, j’ai une bouche qui n’en finit pas; je vous recommanderai la bouche, ce n’est pas que j’y tienne. Quand on a une grande fille de six ans... (La fille en a neuf.)—quand on a une grande fille de six ans, il faut renoncer à toutes les prétentions; mon mari aime beaucoup ma bouche, et il serait désolé de la voir trop grande sur le portrait.

—Je vous la ferai aussi petite que vous voudrez, madame.

—Surtout, monsieur, je ne veux pas être flattée; je ne suis pas comme ces femmes qui exigent qu’on donne à leurs portraits tous les charmes qui leur manquent.—Je fais demander le coiffeur pour une soirée, pour un bal où je vais ce soir. Je n’aime guère le monde, mais on ne peut se dérober aux exigences et aux devoirs de la société. Et puis mon mari veut que je sorte un peu de la solitude, qui me plaît infiniment. Je ne sais comment m’habiller ce soir, car il ne faut pas faire peur.

—Certainement, madame...

—Pensez-vous que je ferai bien de mettre du bleu?