Monseigneur Blancart de Bailleul, évêque de Versailles, se trouve en ce moment dans un grand embarras:—voici l’histoire:

Il y a dans une commune de Seine-et-Oise—appelée Santeny,—un vieux curé—qui dessert la commune, je crois, depuis une trentaine d’années. C’est un bon vieux prêtre, qui a pris au sérieux le vœu de pauvreté,—qui ne possède rien au monde—et qui met tous ses plaisirs mondains—à faire pousser dans le jardin du presbytère des petits pois qu’à force de soins—il réussit presque toujours à voir en cosses avant tous ceux du pays,—et il met alors sa joie à en faire de petits présents.

Il y a quelque temps, un jeune prêtre allemand se présente au presbytère—et demande à parler à M. le curé,—M. le curé était à table—se lève, le force à prendre place, et l’oblige à dîner avec lui—en affirmant qu’il ne l’écoutera pas sans cela.

—Vous êtes ici pour quelques jours?

—Mais... oui, répond le jeune prêtre avec embarras.

—Marianne, dit le curé à sa vieille servante,—il faut faire un bon lit à monsieur, vous le bassinerez,—car il doit être fatigué.—A propos, Marianne, donnez-moi cette bouteille de vin—que l’on nous a envoyée.

Le jeune prêtre se repent amèrement d’avoir cédé aux instances du curé—et de s’être ainsi exposé à cet excellent accueil;—comment lui dire qu’il ne vient pas lui faire une de ces visites que se font les prêtres entre eux, mais qu’il se présente—de par monseigneur Blancart de Bailleul, pour le remplacer.

D’ailleurs—le vieux curé cause avec tant d’abandon,—tant de bonté!—Le jeune homme remet au lendemain à déclarer l’objet de sa visite. Ils font ensemble la prière du soir, le curé conduit son hôte à sa chambre,—l’hôte ne tarde pas à s’endormir.

Le lendemain matin, il découvre en se levant qu’il a occupé le seul lit de la maison—et que le curé a passé la nuit sur un vieux canapé;—il se sent touché,—il veut partir sans rien dire,—et de quelque autre maison envoyer au bonhomme la dure nouvelle qu’il n’ose lui dire de vive voix.

Mais le déjeuner est prêt,—le bon curé a cueilli lui-même le dernier plat de ses petits pois;—il aborde son hôte avec tant de bienveillance, il lui serre la main avec tant de bonhomie, que l’autre n’ose refuser;—il s’assied;—le bonhomme parle des trente ans qu’il a passés dans sa cure,—de l’amitié qu’il a pour ses paroissiens et de celle qu’il pense leur avoir inspirée:—il est heureux, mille fois plus heureux qu’il ne peut le dire;—il aime sa maison, il aime son jardin—qui est si heureusement exposé, où les petits pois viennent si bien et sont si précoces!—le puits a une eau excellente et n’est pas profond:—c’est si commode pour arroser!