Les inondés d’Étretat, d’Yport et de Vaucotte.—Le roi Louis-Philippe et M. Poultier, de l’Opéra.—Un philosophe moderne.—Les femmes et les lapins.—Une mesure inqualifiable.—M. Lestiboudois.—M. de Saint-Aignan.—Un dictionnaire.—Le véritable sens de plusieurs mots.—A. et B.

LES INONDÉS.—J’ai voulu aller voir ces pauvres gens d’Étretat et d’Yport, auxquels une trombe d’eau a fait tant de mal, il y a un peu plus d’un mois.—Gatayes se trouvait avec moi dans la vieille masure que j’habite aux bords de la mer; nous nous sommes mis en route une heure avant le jour—pour prendre au passage une voiture qui nous a conduits à Fécamp.

Fécamp a également souffert de l’inondation,—mais le sinistre n’a attaqué que les gens riches.—Nous n’avons fait que traverser Fécamp, et, en suivant les sinuosités de la falaise, nous nous sommes dirigés vers Yport—en gardant la mer à notre droite, mais à trois cents pieds au-dessous de nous.

Après deux heures de marche, nous avons vu le grand bouquet d’arbres qui cache Yport.—On entre dans les arbres, et, par des chemins escarpés, on descend dans le fond d’une petite vallée où est situé Yport.

Dès lors on commence à voir quelques traces de l’inondation: les chemins sont élargis et violemment creusés, tantôt à deux, tantôt à trois pieds dans le roc;—quelques champs sont encore couverts de limon. De la paille, du menu bois, de grandes herbes, sont restés accrochés dans les branches des arbres, à sept ou huit pieds de hauteur;—c’est l’eau qui les a portés là en se précipitant du sommet des côtes qui entourent Yport de toutes parts.

Nous entrons dans les rues:—les maisons portent encore l’empreinte de l’eau à une grande hauteur, les haies les plus élevées qui entourent les jardins sont remplis de paille;—l’eau a passé par-dessus;—puis, à mesure qu’on avance,—le désastre a laissé des marques plus visibles: voici un mur renversé,—là une maison à moitié démolie, ici un arbre déraciné.

Mais une fois arrivés aux deux tiers de la grande rue qui conduit à la mer,—nos yeux sont frappés d’un horrible spectacle:—le torrent a emporté la terre et les pierres qui formaient le chemin à une profondeur de six ou huit pieds; des deux côtés les maisons se sont écroulées.—Nous descendons dans le ravin formé par l’eau,—et nous voyons des restes de maisons suspendus au-dessus de nos têtes;—presque partout—le mur qui était sur la rue—et la façade de la maison ont été emportés avec leurs fondations et le terrain qui les soutenait.—Les maisons sont coupées et déchirées en deux,—depuis le toit jusqu’au sol; les débris ont été entraînés à la mer.—On voit, depuis le haut jusqu’en bas,—l’intérieur des chambres coupées en deux;—des meubles encore en place,—des lits, des tables, sont à moitié en dehors de ce qui reste d’un plancher incliné qui vacille et qui va s’écrouler d’un instant à l’autre;—des toits, qui ne sont plus supportés que par un pan de muraille, restent suspendus sans qu’on comprenne comment,—et vont tomber au moindre vent.

Nous avançons parmi les décombres et les inégalités du lit que s’est creusé l’eau;—nous voici au bord de la mer:—la trombe a renversé et jeté en bas un parapet de granit large de plus de deux pieds.—«Tenez, nous dit un pêcheur, regardez cette grande place à gauche:—il y avait là huit maisons;—eh bien, il n’y en reste pas mention

Les débris ont été jetés à la mer,—pêle-mêle avec cinq malheureuses femmes qui n’ont pas eu le temps de se sauver.—On n’en a retrouvé qu’une, morte sous la vase et le limon.