Vous voulez faire dire dans les journaux qui vous poussent que vous avez toutes les vertus—et vous ne songez pas que c’est autoriser d’autres journaux à faire observer qu’il vous en manque quelques-unes et à dire lesquelles!—Vous n’êtes pas encore au bout, messieurs.—Vous en verrez bien d’autres.

Attendez un peu,—et l’on voudra savoir à quelle époque chacun de vous mange des pois verts,—et à quelle femme du monde ou d’ailleurs il adresse des hommages,—et s’il est aimé pour lui-même;—et, dans le cas où il achèterait son bonheur,—quel est le prix qu’il y met.—On voudra savoir où vous allez le soir—ou d’où vous sortez le matin;—on le dira,—on l’imprimera, et l’on aura raison.

Quoi!—messieurs,—de temps en temps—un homme inconnu,—ayant fait une fortune dont on ne connaît pas plus le chiffre que les éléments,—viendra prendre sa part du gouvernement du pays,—et la seule chose dont vous voulez qu’on s’enquière, c’est combien il y a de portes, combien il y a de fenêtres à sa maison!

Vous voulez qu’on dise: «Monsieur un tel possède trois portes cochères,—deux bâtardes,—vingt-cinq fenêtres;—qu’il gouverne la France: dignus est intrare.—Vive M. un tel! soumettons-nous à ses lois!» Vous voulez que l’on se contente d’être gouverné par le plus grand nombre des portes—et par la majorité des fenêtres.

Toute autre investigation qui ne porte pas sur vos portes et fenêtres vous semble indiscrète—et de mauvais goût.

Pardon, messieurs, il n’en peut être ainsi.—Vous voulez à la fois les bénéfices et les splendeurs de la vie politique et les douceurs secrètes de la vie privée.

Non, messieurs, les vertus politiques ne consistent pas seulement dans l’entêtement aveugle à suivre telle ou telle bannière,—il y a encore deux ou trois petites choses accessoires dont il est prudent de s’informer, et on s’en informera.

Je sais bien, messieurs, que c’est désagréable—pour des bourgeois,—encore hier marchands de n’importe quoi, de voir ainsi produire au grand jour—des détails, des habitudes, des mœurs qu’on n’a pas préparés pour le public à une époque où on ne savait pas qu’on deviendrait gouvernement.—Mais soyez de bonne foi,—vous direz qu’il n’en peut être autrement.

Voyons,—monsieur Ganneron,—quand vous vendiez des lumières des huit à vos concitoyens,—auriez-vous fait un long crédit à un épicier qui vous eût paru faire des dépenses au-dessus de sa fortune, ou qui vous eût semblé inepte,—ou peu exact,—et auriez-vous refusé de savoir ce qu’il en était?

Non, certes, monsieur Ganneron.