Mais ce qu’il y a de triste pour le ministre, c’est que ces deux lettres eurent leurs martyrs—comme toute chose persécutée;—deux savants, qui avaient pour elles une affection aussi mystérieuse dans ses causes que la haine du roi,—s’obstinèrent à les employer et furent essorillés;—après quoi ils s’en donnèrent à cœur joie,—le roi n’avait pas prévu la récidive,—et d’ailleurs il était au moins difficile de couper deux fois les mêmes oreilles.

LE SUFFRAGE UNIVERSEL. On ne se figure pas de combien d’embarras on se tire avec un peu d’esprit.—Voici bien longtemps qu’on fait tous les jours des phrases en faveur du suffrage universel en matière d’élections;—que l’on colporte des pétitions pour la réforme électorale; que l’on compte, pour le conquérir, sur le tapage, sur l’émeute, sur une nouvelle révolution.—Un droguiste anglais vient de réaliser ce rêve bruyant de nos politiques.—Partisan du suffrage universel et cependant faisant partie de la classe privilégiée des électeurs, il a mis sur le devant de sa boutique l’avis suivant, en gros caractères: «Tous les habitants de ce district, exclus par la loi du droit de voter, sont engagés à vouloir bien me faire connaître quel est celui des deux candidats,—Garnett et Brotherton,—auquel je dois donner ma voix.»

Beaucoup se rendirent à cet avis.—A chacun de ceux qui se présentaient, on ouvrait un registre sur lequel il inscrivait son nom, son adresse et le nom du candidat de son choix.—La veille des élections, l’affiche collée sur la devanture de la boutique fut remplacée par une autre ainsi conçue:

«Cent cinquante-sept citoyens m’ont engagé à voter pour Brotherton, cent vingt-trois pour Garnett.—En conséquence, demain matin je voterai pour Brotherton.»

Comme on le voit, il n’y a rien de plus simple que cet expédient.—Après un tel exemple, ceux de nos électeurs partisans du suffrage universel qui n’imiteront pas le droguiste de Salford,—et qui continueront à demander bruyamment la réforme,—seront à nos yeux convaincus de ne la point demander pour l’obtenir, mais pour faire du tapage.

Et d’ailleurs que demandez-vous?—le droit de voter.—Mais il me semble que vous le prenez assez largement—Le roi choisit un ministre,—M. Guizot;—nomme un préfet,—M. Mahul;—vous ahurissez M. Guizot d’un charivari;—vous chassez M. Mahul avec des pierres et des hurlements.—Cela me semble équivaloir pour le moins à un vote contre eux,—et une foule de carrés de papier, se prétendant les organes de l’opinion publique,—demandant le règne de l’intelligence,—racontent avec approbation les charivaris et les émeutes.—Prenons le journal de M. Chambolle, par exemple.

Le journal de M. Chambolle est un journal naïf. Dernièrement, le Journal des Débats ayant dit: «Une feuille banale et stérile,» sans désigner autrement la feuille dont il voulait parler,—le journal de M. Chambolle a dit le lendemain: «Nous répondrons au Journal des Débats, etc.»