»Il y a à Paris, sur la Seine, des bains froids fort à la mode depuis quelques années pour les femmes et surtout pour les jeunes filles, qui y apprennent à nager.—Leur costume est exactement celui qu’on porte aux bains de mer.—Eh bien! on ne laisserait, sous aucun prétexte, un père y mener sa fille ni un mari y accompagner sa femme.—Un homme qui y mettrait le pied—ferait jeter des cris de paon à toutes les femmes qui y barbotent.
»Mais à la mer, c’est différent.—Au Havre, par exemple, les femmes se baignent sous les yeux des promeneurs de la jetée,—pêle-mêle avec les hommes vêtus d’un simple caleçon,—personne ne s’en offusque.—Les femmes pensent-elles que, de même qu’on a longtemps permis aux marins de jurer,—surtout au théâtre,—la mer autorise bien des choses,—et qu’il y a une pudeur d’eau douce et une pudeur d’eau salée?»
A ces paroles, je fus saisi d’une indignation convenable,—et, tout en voyant bien ce qu’avait de spécieux l’accusation de mon interlocuteur, je m’occupai de le réfuter,—ce que je fis en ces termes:
«Il faut cependant tout dire, monsieur.—S’il semble, au premier abord, que cette pudeur, si féroce dans la Seine,—soit comme les poissons de rivière qui ne peuvent vivre dans l’Océan—et remontent les fleuves sans se laisser jamais entraîner jusqu’à leur embouchure, on doit remarquer que les femmes, aux bains de mer, font à la chasteté le plus grand sacrifice qu’on puisse faire à aucune vertu:—elles lui sacrifient leur beauté.
»On sait l’histoire de cette vierge chrétienne qui se coupa le nez pour échapper à la passion d’un proconsul romain.
»Eh bien! vous voyez au Havre, à Dieppe ou à Trouville trois cents femmes qui deux fois par jour renouvellent ce trait si vanté.
»Avec leur costume de laine,—leur veste,—leur pantalon et leur bonnet de toile cirée,—elles semblent une foule de singes teigneux qui gambadent sur la plage.
»Obligées de se baigner au milieu des hommes,—elles ont ingénieusement imaginé de s’entourer d’un voile de laideur.»
Mon interlocuteur se retira humilié et me laissa fier de la belle défense que j’avais faite en faveur du beau sexe.