XXIX
Vilhem à MMM.
«Je vous envoie, cher ange, un collier de perles qu’il vous faudra porter pour l’amour de moi. Je vous remercie bien du précieux trésor dont vous m’avez enrichi. N’avez-vous rien senti des baisers dont j’ai couvert vos cheveux? Il y a dans le papier dont vous vous servez pour m’écrire un parfum si doux, qu’il semble émané de vous. Ce parfum me permet d’être toujours avec vous. Au milieu de l’ennui que me donnent les gens que je suis obligé de voir, je porte votre dernière lettre, cachée dans ma main, à mes lèvres, et je m’enivre de ce parfum céleste. Il y a pour moi, attachée aux odeurs, aux couleurs, une foule d’idées mystérieuses qu’il me serait à peu près impossible de définir ou dont la définition me donnerait, aux yeux de bien des gens, tout l’air d’un rêveur à cervelle creuse ou remplie de fantastiques images. Je vous l’ai dit: je n’écris plus pour le public; j’ai retrouvé dans un tiroir quelques vers assez mal rimés et quelques lignes de prose que comprendront seuls ceux que la nature a doués d’un profond sentiment des couleurs, ceux qui n’entendent pas seulement par les oreilles, mais aussi par le cœur et par l’imagination, ceux auxquels parlent les parfums et les couleurs dans un langage mystérieux et poétique.
»Je vous fais grâce des vers, vous subirez la prose.
»Les couleurs ont une telle influence sur l’esprit, qu’il suffit de regarder pendant quelque temps une couleur pour se laisser entraîner à un ordre d’idées tout différent de celui dans lequel on se trouvait auparavant.
»Les couleurs sont la musique des yeux: elles se combinent comme les notes. Il y a sept couleurs comme il y a sept notes de musique; il y a des nuances comme il y a des demi-tons.
»La musique commence où la poésie finit. Il y a des pensées dont le commencement se parle et qui ne peuvent finir qu’en musique, sous peine de tomber dans le pathos; certaines harmonies de couleurs produisent des sensations que la musique elle-même ne peut atteindre. Les vitraux des églises gothiques et les sons séraphiques de l’orgue produisent une impression entièrement analogue; l’encens complète l’harmonie.
»La nature a des harmonies qui rendent froide la plus belle musique, parce que ses harmonies se composent de ce qui frappe tous les sens.
»En même temps que notre oreille est délicieusement caressée par le murmure du vent dans les feuilles et par le murmure du ruisseau sous les violettes en fleur, par le chant de l’oiseau sous les feuilles, par le bourdonnement de l’abeille autour des lis, notre œil est captivé par la couleur d’émeraude du feuillage, par les violettes couleur d’améthyste, par l’abeille, topaze ailée. Et aussi nous respirons le parfum du feuillage et celui des fleurs. Tous nos sens à la fois sont saisis, captivés, enivrés.
»Beethoven seul a presque rendu tout cela en musique dans sa Symphonie pastorale.