«Oh! maintenant, je ne suis plus leur esclave; je ne leur donne plus le droit, en mendiant leurs applaudissements, de huer mon nom.

«Il y a assez d’autres fous qui usent leur vie pour ce public, pour cette réunion de quinze cents imbéciles qui, rassemblés, s’érigent en juges infaillibles de l’esprit, du talent, du génie, dont aucun n’a la moindre parcelle, et sont acceptés comme tels par des aveugles qui se vantent de l’indépendance et de la dignité de l’homme de lettres.

«J’ai repris mon nom, celui de mon père, un nom qu’on n’a jamais applaudi, mais qu’on n’a jamais sifflé; un nom qui n’a pas été prostitué aux caprices de la foule, un nom sous lequel j’ai joui des vrais plaisirs, des seuls bonheurs qui n’ont pas laissé après eux une longue amertume.

«Il n’y a rien de changé dans mes rapports avec ma femme; jamais elle ne me donne le moindre sujet de me plaindre; elle est douce, calme, s’occupe de sa maison avec la sollicitude d’une excellente ménagère. Je suis également pour elle le plus attentionné qu’il est possible, et je ne lui refuse rien de ce qui peut lui plaire.

«Notre union est paisible, et, quand je vois d’autres ménages discors, haineux, tracassiers, je me réjouis des maux que nous n’avons pas. Mais, quand je regarde au dedans de moi, quand je me laisse aller à écouter la douce et harmonieuse voix de cette poésie toujours vivante en moi et plus puissante peut-être depuis qu’elle ne s’évapore plus sous ma plume, je comprends alors combien il y a de bonheurs qui me manquent.

«Je n’aime pas Marthe et elle ne m’aime pas. Sa présence me plaît, mais je ne redoute pas son absence; je puis rester plusieurs heures à la chasse au delà du temps que j’ai fixé pour mon retour, sans qu’elle en soit ni inquiète ni troublée. Nos existences ne sont pas liées intimement: elles semblent deux fleuves renfermés entre les mêmes rives sans mêler ni confondre leurs eaux; il y a dans ma vie une partie rêveuse dans laquelle Marthe n’est pour rien, et, sans aucun doute, il en est de même pour elle. Une espèce d’instinct m’avertit qu’il y a entre nous sous certains rapports, un tel espace, que je ne songe jamais à le franchir. Souvent nous nous ennuyons tous les deux, nous tombons dans une langueur morne et silencieuse, et aucun ne cherche auprès de l’autre le remède à son mal.

«Tous deux nous avons dans l’âme un amour sans objet, un besoin plutôt qu’un sentiment. Chez Marthe, ces accès sont plus rares et surtout de plus courte durée; elle ignore la cause et secoue par tous les moyens possibles ces songes qui l’inquiètent et la fatiguent. Moi, je m’y laisse entraîner sans opposer de résistance; souvent même je me complais dans cette mélancolie qui m’enveloppe d’une atmosphère qui me sépare du reste de la vie.

«Rien de ce qui m’entoure ne peut me distraire; je ne vois de femmes que des paysannes ou des pêcheuses qui me font penser que la nature, pour l’homme comme pour les autres animaux, n’a créé que des femelles, et que c’est l’homme qui a créé la femme. Je chasse, je marche, je me fatigue, car c’est le seul moyen de me distraire de la rêverie et d’échapper à ce grand délabrement de cœur.

«Adieu. «ROGER.»

II
Pourquoi Roger n’avait pas d’encre, et pourquoi Bérénice s’appelait Bérénice.