Passons à notre seconde explication. Bérénice est un nom qui peut paraître assez prétentieux, surtout appliqué, comme nous l’avons dit, à une fille à grosses mains violettes. Nous ne nous laisserons pas condamner pour une chose qui, vue en son véritable jour, doit, au contraire, inspirer au lecteur une profonde vénération pour notre sévérité comme historien, et notre amour de la vérité locale comme romancier. Les paysans des côtes de la Normandie se parent assez volontiers des noms les plus distingués qu’ils peuvent trouver sur le calendrier, semblables en cela aux peuples sauvages, qui mettent dans leurs cheveux des plumes rouges, des boutons de cuivre, du verre cassé et tout ce qu’ils peuvent trouver de luisant, leur fallût-il donner en échange leurs enfants, leurs femmes et même leur tomahawk.
Notre ami Léon Gatayes, qui est encore, par le temps qu’il fait, au milieu de nos autres amis les pêcheurs d’Étretat, dans les repas de fête appelés caaudraies, a autour de lui, si nous avons bonne mémoire, deux ou trois Onésime, un Césaire, deux Bérénice, une Cléopâtre.
Si notredit ami Léon Gatayes lit par hasard ces lignes, nous n’avons pas besoin de lui recommander de porter notre santé avec nos amis d’Étretat; nous lui rappelons seulement qu’il doit nous rapporter des ajoncs que nous voulons naturaliser dans notre jardin, et que, s’il avait oublié la commission, il s’est engagé d’avance à retourner s’en acquitter.
III
Tout à coup le temps redevint beau, le ciel reprit ces teintes d’un bleu sombre qui appartiennent à la fin de l’automne; de gros flocons de nuages entourèrent l’horizon comme d’une ceinture d’argent. On se serait cru dans l’été, sans l’odeur du safran qu’exhalaient les bois, sans l’aspect triste des arbres presque entièrement dépouillés, sans le calme de l’air qui fait de chaque journée d’automne une soirée d’été de douze heures. Il n’y avait plus dans les arbres que des pinsons et des mésanges à tête bleue; les quelques fleurs qui avaient résisté aux premières gelées étaient petites, décolorées, et aucun insecte ne venait bourdonner autour d’elles, ni s’enfoncer et se rouler dans leur calice.
L’espérance et le souvenir ont le même prisme: l’éloignement. Devant ou derrière nous, nous appelons le bonheur ce qui est hors de notre portée, ce que nous n’avons pas encore ou ce que nous n’avons plus. C’est ce qui donne tant de prix aux choses que l’on craint de perdre. Le coucher du soleil, les derniers beaux jours de l’automne inspirent une mélancolie heureuse et inquiète à la fois, semblable à celle que l’on éprouve près d’un ami qui va partir pour un long voyage. Marthe et Roger sentaient tous deux cette irrésistible influence; mais, ne trouvant pas l’un dans l’autre de quoi calmer cette turbulence et cette agitation de l’âme, ils se gênaient mutuellement et s’évitaient autant qu’il était possible.
Il n’y a que les imbéciles qui ont de l’esprit pour leur domestique ou pour leur coiffeur. Il n’y a que les sots, les gens qui ne se sentent pas, qui peuvent se consoler de laisser voir les secrets mouvements de leur cœur à des gens indifférents ou incapables de les comprendre.
Les deux époux étaient bien persuadés, chacun pour sa part, que l’autre ne comprendrait pas ce qui se passait en lui, et jamais leur conversation n’avait été si décousue ni portant aussi exclusivement sur des futilités.
Roger alors jeta les yeux autour de lui et se trouva misérablement isolé: Marthe, qui tenait la place de tant de bonheur qu’elle ne donnait pas; Léon Moreau, qui, au milieu des habitudes et des plaisirs de Paris, oubliait l’exilé et ne prenait pas le temps de lui répondre; tous ces étrangers avec lesquels il n’avait rien de commun. Il ne tarda pas à se trouver dans cette situation d’esprit où l’on ne désire rien, où la terre ni le ciel ne peuvent plus rien pour nous: la cervelle devient de plomb, on ne peut plus ni désirer ni se souvenir; les idées sont vagues, inertes, à demi effacées.