Je fis deux parts de mon argent. Je mis d'un côté ce qu'il me fallait pour retourner chez moi sans continuer mon voyage, et de l'autre, ce qui me restait. Mon intention était de le donner à l'enfant, au moment où l'on sortirait du bateau en tumulte et de me sauver, de passer la nuit dans un hôtel et de m'en retourner le lendemain matin. Mais j'allai prendre ma petite malle de cuir quand le bateau fut amarré au quai, et quand je revins, je ne retrouvai plus ni la mère ni les enfants: je les cherchai dans la foule; mais si j'avais mis à ce moment dans mes recherches l'ardeur que j'ai mise plus tard dans mes regrets, je les aurais retrouvés. Mais ce bruit, cette foule, ces voix, tout semblait dissiper chez moi comme une ivresse; il fallait porter ma malle, trouver un hôtel.
Mon Dieu! à quel fil donc tiennent les quelques bonnes ou grandes pensées qu'un homme a dans sa vie, puisqu'elles tombent à de si petits chocs, de si petites choses et de si petits intérêts.
Je continuai ma route et je restai triste et mécontent de moi.
Il m'est resté de ce voyage une autre impression plus triste peut-être en ce qu'elle est haineuse. Comme je suivais à pied le bord du lac de Genève, je trouvai le château de Chillon entre Clarens et Villeneuve, qui est à l'extrémité du lac. Ou me fit descendre dans un souterrain de quinze pieds au-dessous de la surface de l'eau, et dans lequel il n'entre qu'un peu de lumière par une ouverture qu'on a fort agrandie cependant depuis que ces souterrains ne sont plus une prison.
Là je vis des anneaux de fer attachés à des piliers; et, profondément empreinte dans le roc, chose horrible! la trace des pas d'un prisonnier qui y passa de longues années. Je touchai cet anneau, et lorsqu'il retomba sur le pilier de pierre, il rendit un son lugubre qui retentit dans mon cœur. J'entendais le lac gronder au-dessus de ma tête, je ne pouvais respirer, je me hâtai de remonter pour savourer une bouffée d'air, d'air libre; tout le reste du jour je fus en proie à une sorte de délire, j'éprouvais toutes les sensations du désespoir et de la rage. Il me semblait que mon être s'était comme dédoublé et qu'une moitié était restée dans ce cachot.
Je regrettai amèrement un enfantillage qui m'avait, avec la pointe d'un couteau, fait écrire mon nom sur un des piliers au milieu de cent autres noms, pour que ceux des peintres qui m'ont envoyé en Suisse pussent y trouver une trace et une preuve de mon passage. Je souffrais de savoir mon nom dans cet horrible cachot; une mauvaise honte me retint, sans quoi je serais retourné l'effacer. Aujourd'hui même que cette impression a perdu presque toute sa force, j'aimerais mieux que mon nom n'y fût pas.
Je restai quelques jours à Lausanne, puis un matin je m'aperçus que j'étais au bout de mon temps et presque au bout de mon argent. Et je revins chez moi.