Le maître d'école ou de pension, je ne sais plus quel titre il se donnait, était comme les autres; c'était un honnête restaurateur, qui remplaçait le beurre qu'il ne mettait pas dans la soupe des élèves par de l'instruction qu'il était censé leur donner. Le plan de ces maisons, où l'on annonce toujours que l'on forme le cœur et l'esprit de la jeunesse, est toujours invariablement établi sur ce problème à résoudre: Trouver un moyen de vendre de la soupe le plus avantageusement possible. Le problème se résout à la manière des possesseurs de cafés qui s'en posent un à peu près analogue: trouver le moyen de vendre quinze ou vingt sous ce que les gens auraient meilleur chez eux et sans se déranger pour quatre ou cinq. Les cafés ont les journaux, les maîtres de pension ces autres gargotiers, ont le latin.

Celui-ci, qu'on appelait M. Roncin, était un gros homme qu'on ne voyait jamais; c'était le seul moyen qu'il eût trouvé de se faire considérer. Madame Roncin faisait la cuisine avec l'aide d'une servante. L'autre cuisine, le latin, était faite par deux ou trois pauvres diables mal nourris, et plus mal payés. Il fallait qu'ils coûtassent moins cher à l'établissement que n'eût coûté le beurre qu'on aurait dû ajouter à la soupe, si l'on avait dirigé un restaurant d'un autre genre.

A bien dire, c'était la servante qui était la véritable maîtresse de la maison. M. Roncin était une sorte d'enseigne, et madame Roncin, qui dirigeait tout, ne décidait rien qu'en conseil avec Marianne par devant les fourneaux.

Comme nous étions au nombre des plus petits, nous étions enfermés, pendant six heures de la journée, dans ce qu'on appelle la classe de français. Nous y passions le temps de notre mieux; nous y faisions des poules et des bateaux en papier; nous jouions des billes à pair ou non pair. Quand le maître nous surprenait, il confisquait nos billes, jetait nos poules et nos bateaux, et nous mettait à genoux dans quelque coin de la classe; puis il nous faisait apprendre et réciter quelque chose qui commence ainsi: La grammaire est l'art de parler et d'écrire correctement, etc., ce à quoi nous ne comprenions rien, et lui pas grand'chose. C'était un pauvre vieil homme bien maigre, qui mettait à cela le plus grand sérieux du monde.

Il y avait dans la journée deux heures à peu près consacrées à ce que l'on appelait la récréation. Pendant ces deux heures, on nous lâchait dans une grande cour où il y avait trois ou quatre vieux arbres qui avaient résisté au temps et aux écoliers. Quelle joie et quels cris, et quel tumulte! Comme nous courions, comme nous sautions, comme nous étions heureux! Il advint un jour, à je ne sais lequel d'entre nous, d'imaginer de faire un jardin; il bêcheta, avec son couteau, dans un coin, un carré grand comme une table, y traça des allées de quatre pouces de large, mit du sable dans les allées, et planta dans les plates-bandes quelques menues branches avec leurs feuilles arrachées aux grands arbres, et aussi une tige coupée d'une giroflée qui avait fleuri d'elle-même dans le mur. Les jardins devinrent à la mode. Ceux qui, comme nous, étaient externes, c'est-à-dire ne venaient que le matin et s'en retournaient le soir, apportaient chaque jour des branches de fleurs coupées et des graines de toutes sortes. Les fleurs étaient fanées au bout d'une heure, les graines étaient oubliées et remplacées par d'autres quinze jours avant de germer dans la terre.

Nous venions, mon frère et moi, le matin, avec un petit panier dans lequel on mettait nos provisions de la journée, des tartines avec quelques fruits destinés à un repas que nous faisions au milieu du jour. Nous étions humiliés par le voisinage d'un jardin qui éclipsait entièrement le nôtre. Le possesseur de ce jardin y avait, comme nous dans le nôtre, planté des pois. Les siens étaient beaucoup plus beaux que les nôtres. Peut-être les avait-il moins souvent sortis de terre pour voir s'ils germaient.

Un jour le diable nous inspira un moyen de ne plus ressentir l'envie, mais de l'inspirer à nos camarades. Mon père avait un voisin; tous deux possédaient chacun la moitié d'un grand jardin, et n'étaient séparés que par une allée. Ce voisin avait de magnifiques jacinthes et en était fort curieux. Il nous vint à l'esprit de mettre ces jacinthes dans notre jardin de la pension. Le soir, je sors un instant de la maison, je vais à la plate-bande des jacinthes; je tremblais un peu; j'en prends une par la tige: je tire pour la rompre, l'oignon suit la tige. Je ne tenais pas à l'oignon que je ne trouvais pas beau, et dont je ne connaissais pas l'utilité. Néanmoins je me réserve de le séparer plus tard et de le jeter, mais au loin, pour qu'il ne me dénonce pas; mais je n'ai pas le temps. Je prends une seconde jacinthe, puis une troisième; je les cache dans la cave; je rentre, mon frère sort après moi. Nisus et Euryale ne firent pas un plus grand carnage dans le camp des Rutules. Le matin, jamais nous ne nous étions levés ni d'aussi bonne heure, ni d'aussi bonne grâce pour aller à l'école. Nous rangeons huit ou dix oignons au fond de notre panier et trois ou quatre dont la hampe de fleurs était venue sans l'oignon; puis nous étalons nos tartines par dessus.

C'était de tristes inclinations, direz-vous, mon ami; mais je vous affirmerai cependant que, ni mon frère ni moi, nous n'avons suivi pour cela la carrière du vol.

Il en est arrivé de même à saint Augustin, qui vola comme nous étant enfant, et qui le raconte lui-même dans ses Confessions avec une sorte de contrition narquoise et spirituelle.

«Il y avait, dit-il, un poirier près de notre vigne, chargé de fruits; une nuit, après avoir, comme de coutume, rôdé par les rues, nous nous en allâmes, une troupe de fripons et moi, pour cueillir ces poires; ce que nous fîmes, et Dieu m'est témoin que si nous en goûtâmes une, ce fut simplement pour faire une chose défendue. Mon Dieu! je vous ouvre ce cœur que vous avez retiré de l'abîme; vous pouvez y lire que je n'étais poussé à ce larcin que par la méchanceté. En effet, mon Dieu, ces poires étaient belles, mais ce n'est pas leur beauté qui m'engageait à les dérober, car j'en avais de meilleures chez nous, et je ne les pris absolument que pour les prendre; et s'il entra quelques morceaux de ces fruits dans ma bouche, vous savez, mon Dieu, qu'ils n'étaient sucrés que par ma malice.»