LETTRE XXXVIII.

Il y a des choses qui m'ont réellement étonné dans les récits que m'a faits un voyageur qui a été en Chine. C'est que, dans la langue chinoise, le même mot , qui à Canton veut dire deux, ne signifie plus qu'un à Pékin.

Vous pensez combien a dû me paraître extraordinaire d'apprendre qu'il y a des hommes qui se rasent la tête, en gardant seulement un petit bouquet de cheveux; moi, qui vois ici les rues pleines de gens qui ne se rasent que le menton, en se laissant des bouquets de barbe au-dessus ou au-dessous de la bouche ou sur les joues; de même que je m'étonne d'apprendre que les femmes indiennes se percent le nez pour y suspendre des bijoux, tandis que nos femmes sont arrivées, à force de civilisation, à se percer les oreilles pour le même usage.

Il m'a dit que l'empereur s'habillait de jaune, ce qui m'a paru singulier à moi qui ai vu ici le roi s'habiller de bleu ou de vert.

Les mères chinoises torturent les pieds de leurs filles pour les empêcher de croître: c'est un supplice que nos femmes s'infligent elles-mêmes, avec la seule différence qu'elles arrivent à des résultats un peu moins monstrueux. On ne sait pas tout ce qu'une femme française souffre de tortures et avec quel courage elle les endure pour diminuer son pied d'une ligne et demie. Le Romain qui brûla sa main au-dessus d'un brasier, aurait pâli si on l'avait mis à une semblable épreuve.

Les lettrés, les savants, laissent croître l'ongle de leur petit doigt, ce que nous ne faisons plus, mais ce qu'on faisait en France du temps de Louis XIV, et ce qui était de bel air, ainsi que le dit Molière:

Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt?

Il est vrai que ce n'est pas tout ce que m'apprit le voyageur des merveilles qu'il avaient vues en Chine, et dont je veux vous dire quelques-unes, quoique j'ignore si vous n'êtes pas en ce moment au milieu desdites merveilles.