Notre rosier blanc n'est pas dans cette situation: l'églantier qui le porte et le nourrit paraît s'être résigné à son sort, bien plus, on le dirait fier de son esclavage. Il y a bien d'autres esclaves que lui qui ne pensent plus à rompre leurs chaînes quand elles sont dorées. Notre églantier semble s'enorgueillir de sa belle couronne.
Mais quelle émeraude se cache dans le cœur de la rose! L'émeraude est vivante, c'est une cétoine; c'est un insecte plat et carré, avec des ailes dures comme celles d'un haneton, et éclatantes comme une pierre précieuse, retournez-le, son ventre est d'une couleur encore plus belle; c'est une autre pierrerie, plus violette que le rubis, plus rouge que l'améthyste. La cétoine ne vit guère que dans les roses. Une rose est sa maison et son lit. Elle se nourrit de feuilles de roses; quand elle a mangé sa maison, elle s'envole et en cherche une autre; mais elle préfère les roses blanches à toutes les autres. Si, par hasard, vous la trouvez sur une autre rose, c'est un grand hasard; elle y est mal logée, mal couchée. Elle doit vous inspirer la pitié que vous ferait ressentir un banquier ruiné, obligé de demeurer au quatrième étage, et de manger, pour tout festin, la soupe et le bouilli; elle en est triste et humiliée, mais il faut bien vivre. Il y a des gens qui se résignent à pis que cela.
Une vingtaine de mouches, d'espèce et de couleur différentes, sont posées sur différentes parties du rosier, mais je n'y fais aucune attention; elles sont là par hasard, elles voyagent comme vous, elles flânent comme moi. Je ne m'occupe que des naturels du pays, je retrouverai les autres ailleurs; nous ne sommes pas encore près de quitter notre rosier, car voici qu'il s'y passe d'étranges choses.
Où êtes-vous, mon bon ami? Je n'en sais rien, mais je doute fort que la pays où vous êtes arrêté soit aussi riant que mon rosier: que ses habitants soient aussi jolis, aussi brillants, aussi heureux surtout que les habitants de mon rosier; et n'est-ce rien que de voir des êtres heureux? Mais, à coup sûr, vous n'y voyez rien d'aussi extraordinaire que ce que je vois en ce moment.
A l'extrémité des jeunes pousses du rosier sont des myriades de très-petits insectes, d'un vert un peu rougeâtre, qui couvrent entièrement la tige et semblent immobiles; ce sont des pucerons qui sont nés à une ligne ou deux de l'endroit où ils sont aujourd'hui, et qui ne s'aventurent pas à faire un pouce de chemin dans toute leur vie. Ils ont une petite trompe qu'ils enfoncent dans l'épiderme de la branche, et au moyen de laquelle ils sucent certains sucs dont ils se nourrissent. Ils ne mangeront pas le rosier, ils sont plus de cinq cents rassemblés sur un pouce de tige; et ni les feuilles ni la branche ne paraissent en souffrir beaucoup. Presque chaque plante est habitée par une espèce de pucerons différente des autres:
Ceux du sureau sont d'un noir velouté, ceux des abricotiers sont d'un noir vernissé, ceux du chêne sont couleur de bronze, ceux des groseilliers sont nacrés; il y en a sur l'absinthe qui sont tachés de blanc et de brun, sur l'oseille des champs, de noir et de vert, sur le bouleau, de noir et d'une autre nuance de vert, sur le troêne, d'un vert presque jaune, sur le poirier, couleur de café.
Tous ont une vie aussi calme. On a peine à rencontrer un puceron assez inquiet, assez vagabond pour passer d'une branche sur l'autre. On en voit quelquefois s'emporter au point de faire le tour de la branche qu'ils habitent, mais tout porte à croire que c'est dans l'effervescence d'une jeunesse orageuse, ou sous l'empire de quelque passion; ces débordements sont extrêmement rares. Quelques-uns, cependant, ont des ailes, mais ces ailes ne leur viennent que dans un âge mûr, et ils n'en abusent pas. Le seul soin sérieux qui paraisse occuper la vie des pucerons, est de changer de vêtement. Ils changent, en effet, de peau quatre fois avant d'être des pucerons parfaits; à peu près comme nous autres hommes nous essayons d'habitude deux ou trois caractères avant de nous fixer à un, quoique d'ordinaire on eu garde trois toute sa vie: un que l'on montre, un que l'on croit avoir, un que l'on a réellement.
Quand les pucerons ont suffisamment changé de peau, il leur reste un soin à remplir, c'est celui de multiplier leur espèce, mais ils s'en donnent peu de souci; ils n'ont pas comme les quadrupèdes, à allaiter leurs enfants; comme les oiseaux, à couver leurs œufs; comme d'autres insectes, à les enfermer dans une caverne avec des aliments; le puceron fait des petits tout en suçant sa branche, et il ne se retourne pas pour voir l'enfant qu'il vient de mettre au jour; l'accouchement est pour lui une sorte de digestion. Si la mère ne se tourmente guère du petit, le petit ne paie d'amour filial que ce qu'il a reçu en amour maternel. Il se met en route, descend derrière les autres, prend son rang, enfonce sa petite trompe dans la peau verte du rosier. Il en sort ainsi une centaine du corps d'une seule mère, qui tous vont se mettre en rang derrière les autres, et commencent à manger. En dix ou onze jours, ils changent de peau quatre fois, le douzième jour, ils font à leur tour leurs petits, qui vont prendre leur rang et deviennent féconds vers le douzième jour de leur naissance. Les pucerons du pavot sont plus précoces: en sept ou huit jours, ils ont changé quatre fois de vêtements, et jouissent de ce que j'appellerais le bonheur d'être père, si cela ne leur était parfaitement égal.
Mais, mon bon ami, me direz-vous en lisant ce passage de mon voyage, il y a ici une lacune importante; vous me racontez toute la vie des pucerons, et vous ne parlez ni de leurs amours, ni de leurs hyménées. J'ai ici, ajouterez-vous, un immense avantage sur vous; je vous compte sur chaque peuple, et à propos du mariage, une foule de bizarres cérémonies. Oui-dà, vous répondrai-je, mon excellent ami, je pourrais vous rappeler les amours de ces deux araignées que, au début de mon voyage, j'ai rencontrées dans un coin de ma fenêtre; mais je ne veux ici vous parler que des pucerons. Les pucerons ne connaissent ni l'amour, ni l'hyménée: les pucerons mangent et font des petits, absolument à la manière de la mère Gigogne, qui a tant amusé notre enfance. Il a pris fantaisie à nature de s'affranchir, à l'égard des pucerons, de la loi générale de la reproduction. Ne croyez pas qu'elle ait reculé devant la difficulté, à cause de la petitesse de ces animaux. Il y a d'autres animaux qu'on ne peut distinguer sans le secours d'une forte loupe, et qui rentrent, sous ce rapport dans la règle générale. Malgré l'admiration que doit vous causer l'observation des insectes, il ne faut pas que cette admiration s'exerce sur leur plus ou moins de ténuité et de petitesse. Le grand et le petit ne le sont que par rapport à nous, et quand nous nous étonnons de voir autant de perfection dans les organes de la mite invisible du fromage que dans ceux du bœuf ou de l'éléphant, c'est un sentiment faux qui vient d'une idée fausse.