Voici une tige où il n'y a plus de pucerons que d'un côté, demain il n'y en aura plus du tout; c'est que là aussi est leur plus redoutable ennemi, celui que le savant et spirituel Réaumur appelait le Lion des pucerons. Celui-ci a, comme les autres, une forme aplatie, il est de couleur cannelle, avec des raies jaune-citron; il est bien plus vorace que les deux autres espèces dont nous avons parlé. Si l'un de ces vers saisit par erreur un de ses frères au lieu d'un puceron, tant pis pour lui, il le mange. Ce serait perdre un temps précieux que de le replacer sur une branche et de prendre un puceron à sa place: on a bien le loisir de cela quand on n'a que quinze jours pour manger ces pucerons si dodus! En effet, au bout de quinze jours, il oublie ses appétits, il se retire dans un coin, et s'enferme dans une coque de soie blanche, grosse comme un pois, qu'il file en très peu de temps. Trois semaines après, la coque s'ouvre, et il en sort la plus ravissante petite créature que vous ayez jamais vue. C'est une sorte de grande mouche d'un vert gai dont le corps est recouvert, quand elle est posée, par de grandes et larges ailes, si fines, qu'on le distingue parfaitement au travers. Ces ailes, qui sont d'un vert très pâle, offrent à l'œil des nervures d'un vert plus foncé, qui forment un réseau plus charmant que celui des plus riches dentelles; de chaque côté de la tête est un œil couleur de feu rouge, dont l'éclat surpasse de beaucoup celui des pierreries.

Des savants ont autrefois trouvé sur des feuilles de petits bouquets qui ont excité leur attention; c'étaient des tiges fines comme des cheveux, supportant un petit bouton blanc comme elles; d'autres fois on trouva les petits boutons ouverts comme des calices de fleurs: la chose fut déclarée plante par les savants. Les savants avaient tort; Réaumur leur a fait voir que c'était les œufs de la jolie mouche dont nous venons de parler avant et après la naissance du ver qui doit plus tard se transformer en mouche.

J'avais peur, tout à l'heure, de voir les pucerons envahir toute la terre, je crains maintenant qu'il n'y ait pas assez de pucerons pour nourrir tous les insectes auxquels ils ont été assignés pour gibier. La nature paraît avoir partagé cette seconde crainte; aussi, pour reproduire les pucerons a-t-elle supprimé les lenteurs et les formalités ordinairement réputées nécessaires d'un amour partagé et d'un hymen accompli; il faut qu'en très peu de jours les pucerons naissent, procréent, mangent et soient mangés. Amusez-vous donc à faire l'amour!

Mais quel est cet animal noir qui monte après la tige du rosier? C'est une fourmi; elle grimpe en spirale pour éviter les aiguillons, la voici en haut, la voici sur la branche où paissent les pucerons. Est-ce encore une ennemie? En effet, La Fontaine a dit qu'elle se nourrit de vermisseaux, d'insectes; la voici sur eux, mais elle ne les dévore pas. Les pucerons, à mesure qu'ils mangent, sécrètent une liqueur sucrée dont les fourmis sont fort avides; celle-ci vient se régaler: c'est une petite bergère noire qui vient traire de petites vaches vertes qui pâturent dans une prairie de la largeur d'une feuille de rosier.

Voici une abeille qui s'est glissée dans une rose, elle ne tarde pas à ressortir et à s'envoler au loin; ses dernières pattes sont toutes chargées d'une poussière jaune qu'elle a prise dans le cœur de la fleur. Cette poussière jaune, mêlée au miel qu'elle dégorge, sera la pâtée destinée aux vers qui doivent devenir de jeunes abeilles. Ne croyez pas cependant que cette poussière n'ait pas d'autre destination. Il faut que nous parlions ici des amours de la rose.

Nous nous abstiendrons de rappeler, comme nous l'avons dit, les amours apocryphes de la rose et du papillon. Le papillon qui se pose sur une rose n'y vient le plus souvent que pour y déposer des œufs qui deviendront des chenilles, lesquelles mangeront un peu le rosier. Les amours dont je veux parler sont réelles et ce sont les plus charmantes amours du monde. Figurez-vous que toutes ces roses qui s'épanouissent dans le jardin, couleur de pourpre pâle ou de pourpre violette, jaune ou capucine, blanche ou mélangée de pourpre et de blanc, cachent à vos yeux d'innocentes amours.

Les anciens avaient mis des dryades et des hamadryades dans les arbres, il y a dans les roses des nymphes aussi charmantes. Revenons près de ce rosier des bois.

Sa fleur se compose de cinq feuilles roses, de cinq pétales; au milieu sont des fils déliés supportant de petites masses jaunes, ce sont les étamines ou l'organe mâle; ces fils entourent une sorte de petit œuf vert qu'on appelle ovaire, c'est l'organe femelle qui contient les graines; les graines sont des œufs que les plantes laissent couver à la terre et au soleil, comme font les tortues qui enterrent leurs œufs dans le sable. La masse qui surmonte les étamines est chargée de cette poussière jaune dont l'abeille, qui vient de disparaître par-dessus le mur, avait chargé ses pattes. Chaque grain de cette poussière est une outre qui contient une autre poussière bien plus fine encore qui féconde le pistil. Une fois le pistil fécondé, le lit nuptial va être détendu, les feuilles de la rose se fanent et tombent une à une. Les étamines se dessèchent et disparaissent. L'ovaire grossit et devient un fruit oblong de la forme d'une olive, vert d'abord, puis jaune, puis orange, puis écarlate; puis un jour, le fruit se déchire, et des graines, couleur d'or, renfermant d'éternelles générations de rosiers, tombent sur la terre où elles doivent germer. La petite nymphe qui habite la rose a quinze ou vingt amants; toutes les habitantes des fleurs n'ont pas un harem semblable: celle de l'œillet n'a que dix époux, l'habitante de la tulipe se contente de six, la nymphe des iris en a trois seulement, celle du lilas deux; la valériane rouge, un seul; celle qui a choisi pour retraite le somptueux pavot n'a pas autour d'elle moins d'une centaine d'amants empressés.