LETTRE LIII.
L'homme se prétend lui-même le roi de la nature. Quand je regarde les choses de près, ce monarque, si vain de sa puissance, me semble singulièrement ressembler à certains évêques, dits in partibus infidelium, c'est-à-dire dont les évêchés, au pouvoir des infidèles, sont situés de telle façon que si le hasard les faisait s'y présenter, ils ne pourraient éviter d'être ou grillés, ou pendus, ou écartelés, ou empalés.
Je ne parlerai pas ici des animaux qui, si l'homme se risque trop près de leur tanière, n'ont rien de plus pressé que de se régaler d'un monarque au naturel ou dans son jus.
Je veux parler de prétendants innocents qui partagent avec l'homme l'empire des choses de la terre, et généralement, ne lui laissent que leurs restes.
Nous voici par hasard revenus à ma pelouse de violettes. Vous, mon bon ami, roi de la nature, comme tout le monde, vous pensez sans doute que la violette n'a été créée que pour récréer vos yeux par son feuillage vert, par ses fleurs couleur d'améthyste; que pour enivrer votre cerveau de son parfum. Permettez-moi ici de vous détromper. La violette sert d'asile et de nourriture à des insectes sans nombre; ils sont moins gros que vous, il est vrai, mais si vous vous targuez de cet avantage, il vous faudra vous humilier devant les bœufs et les éléphants, et aussi devant votre jardinier et devant votre boucher qui sont bien plus gros que vous.
Je ne vais pas vous fatiguer d'une longue nomenclature des insectes qui hantent la violette, pour lesquels elle est un ombrage, une retraite et une table somptueusement servie.
Voici, rongeant à belles dents les feuilles de la fleur d'Io, une chenille grise avec des épines blanches et rougeâtres; elle doit devenir un papillon, dont le dessus des ailes supérieures est d'un jaune souci, et le dessous des inférieures est orné de quatorze taches argentées. Je ne sais pas son nom.