Les savants sont des hommes qui, dans leurs plus grand succès, n'arrivent qu'à s'embourber un peu plus loin que les autres hommes, mais ils s'embourbent davantage.
Je ne sais, mon ami, ce que vous recevez sur le dos en ce moment, pour moi je recevrais de la pluie si je sortais. Je reste dans mon cabinet, et je vais m'occuper d'une espèce aussi curieuse que toutes celles que nous aurons à observer dans le cours de mon voyage et du vôtre: je veux parler des savants.
Vous vous souvenez encore de cette riante partie de votre vie pleine de gaîté, de jeux, d'affections: je veux parler de l'enfance, toujours trop tôt confiée aux pédants qui ennuient les enfants dix ans pour les rendre ennuyeux le reste de leur vie.
Représentez-vous une récréation de collège: toutes ces figures ouvertes, épanouies; ceux-ci s'exercent à sauter; ceux-là, à courir; d'autres, à lancer et à recevoir une balle; d'autres, à atteindre avec des billes d'autres billes à une grande distance. La récréation est la véritable éducation qui convient à cet âge: on y devient bien portant, vigoureux, adroit et brave. Mais l'heure fatale a sonné.
Un homme, avec des habits noirs et un visage jaune, paraît dans la cour. Tout se tait, tout s'arrête, tout s'attriste. Il faut cesser les jeux de l'enfance. Pourquoi? Sans doute pour apprendre un métier, un état, pour assurer d'avance l'indépendance de toute la vie. Nullement.
Il y a des amusements pour l'âge mûr comme il y en a pour l'enfance. La jeunesse n'a pas d'amusements, elle les méprise; elle n'en veut pas, elle exige des bonheurs.
L'enfance ne désire nullement que les autres âges partagent ses jeux. La jeunesse serait furieuse si on venait lui prendre une partie de ses félicités.
Mais l'âge mûr veut absolument qu'on partage ses amusements; cela vient de ce que ces amusements sont ennuyeux. En effet, lesdits amusements consistent à relire pour la centième fois les mêmes livres latins ou grecs.
Je ne vois pas pourquoi on ne laisserait pas chaque âge à ses plaisirs; pourquoi on oblige les enfants à s'ennuyer pendant l'âge où ils sont pour apprendre un jeu qui les amusera peut-être à un âge qu'ils ne sont pas sûrs d'atteindre. Je ne vois pas pourquoi on les force d'admirer ce qu'ils ne peuvent comprendre; pourquoi on donne une éducation entièrement littéraire à des gens qui sont destinés à s'éparpiller dans toutes les conditions humaines; pourquoi les études littéraires se bornent, pendant dix ans, à apprendre les deux seules langues qui ne se parlent pas.
J.-J. Rousseau savait fort peu le latin, et je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi Homère ne le savait pas du tout.