Tenez, c'est peut-être bien fou, mais je me le rappelle encore.
Après l'aveu de mon amour, je la suppliais de m'aimer et de se laisser être heureuse, et de m'attendre trois ans; je la priais, si elle y consentait, de porter le soir à sa ceinture une de mes roses jaunes; alors, disais-je, j'oserai vous parler et je vous dirai ce que vous avez à faire pour assurer mon bonheur, je n'ose dire notre bonheur.
—Ah! vous mîtes le billet dans le bouquet? dit ici madame Lorgerel.
—Oui, madame.
—Et puis?
—Et puis, le soir, Noémi n'avait pas de rose à sa ceinture; je voulus me tuer, mon oncle m'emmena malgré moi à Clermont, il y resta deux mois, se mêla aux jeunes officiers, finit par me distraire, me démontra que Noémi ne m'avait jamais aimé.
—Mais, mon oncle, lui disais-je, elle était, elle paraissait si contente quand j'arrivais, elle me faisait de si doux reproches quand je venais tard.
—Les femmes aiment l'amour de tout le monde, mais il y a des personnes qu'elles n'aiment pas.
Enfin, je finis par l'oublier à peu près, puis j'épousai la fille du colonel, que j'ai perdue après huit ans de mariage, et me voilà tout seul; car mon oncle est mort depuis longtemps. Eh bien, croiriez-vous que je pense parfois à Noémi, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que je la vois toujours jeune fille de dix-sept ans, avec ses cheveux bruns, et, comme disait mon oncle, ses yeux de velours noir, tandis que ce doit être aujourd'hui quelque vieille bonne femme.
—Vous ne savez pas ce qu'elle est devenue?