Quand ces pensées me viennent, mon ami, il me prend une profonde horreur de tout tracas, de toute agitation; je ne songe qu'à vivre tranquille, sans souci du présent ni de l'avenir, et j'admire l'extravagance de tous ces hommes qui, n'ayant que deux heures à dormir, passent ces deux heures à faire et à retourner leur lit. Il me semble alors voir dans tous ces gens qui se coudoient et s'évertuent, pour atteindre je ne sais quoi, des fous furieux, et je suis de l'avis de ce philosophe qui prétendait avoir découvert la véritable raison pour laquelle dans toutes les grandes villes il y a un hôpital pour les insensés; c'est que, en y enfermant quelques pauvres diables sous le nom de fous, on fait croire aux étrangers que ceux qui sont hors de cet hôpital ne le sont pas.

Vale.

LETTRE XI.
SUR LE DOS.

Je suis en ce moment étendu sur un gazon parsemé de violettes, sous un grand chêne qui m'abrite du soleil; je n'imagine rien qui puisse me décider à quitter cette position. Je suis sur le dos, enfoncé dans l'herbe plus d'à moitié; mes deux bras croisés derrière ma tête la tiennent un peu élevée; les feuilles serrées du chêne forment une tente verte transparente; entre certaines branches, j'aperçois le ciel par taches bleues, j'entends mille bruits dans l'air, un pinson chante du haut de l'arbre, des abeilles bourdonnent, quelques bouffées d'un vent frais font frissonner les feuilles; j'écoute et je regarde. Sur le ciel bleu passent de longs flocons de fils d'une soie plus blanche que tout ce que nous connaissons et qui flottent mollement dans l'air, s'abaissent et remontent; c'est ce que dans les campagnes on appelle fil de la Vierge: on prétend que ce sont des fils échappés de la quenouille de la vierge Marie. Ce n'a pas été pour moi une découverte agréable, le jour que j'ai su que ces fils étaient produits par une espèce d'araignée.

Une graine de scorsonère, surmontée d'un petit parachute en duvet, vole à travers l'air pour aller se semer au loin; une graine de giroflée, plate et légère, est portée par le vent sur le haut d'un vieux mur, ou dans les fentes des ogives de l'église, qu'elle doit décorer de ses étoiles d'or. Voici une abeille qui passe, les pattes chargées de la poussière jaune qu'elle a récoltée sur les étamines des fleurs; le vent porte au loin cette poussière jaune.

J'ai vu des fleurs qui renferment dans leur corolle l'épouse et les époux; j'en ai vu d'autres qui les portent séparés, mais sur la même plante; il est des arbres et des fleurs qui ne produisent que des mâles ou que des femelles, et souvent les uns et les autres sont plantés par le hasard à de grandes distances. Dès lors point d'amours, point de mariages, point de fécondation, point de reproduction; mais l'air se charge de porter les tendresses de l'époux à l'épouse sous la forme de ces petites outres jaunes qui contiennent une poussière fécondante. Les abeilles et les autres insectes qui voltigent de fleurs en fleurs sont de petits messagers qui portent de l'époux à l'épouse des caresses parfumées; c'est ainsi qu'elles paient l'hospitalité qu'elles reçoivent dans les riches corolles et dans les nectaires pleins d'un miel savoureux. L'épouse reçoit dans son sein le message de l'époux absent et devient féconde.

Cette facilité que la nature a accordée aux plantes de correspondre aussi intimement par la voie de l'air et par le moyen des insectes, entraîne avec elle des conséquences dont nous ne pouvons nous plaindre, mais qui cependant, au point de vue humain, passeraient au moins pour un désordre. Voici en quoi consistent ces conséquences: voici un œillet blanc; il est habité par une petite nymphe entourée de dix amants; quel que soit celui des dix pour lequel elle se décide, les graines qui mûriront dans son sein ne produiront que des œillets blancs. Il arrive cependant que de ces graines naissent des œillets blancs, des œillets rouges et des œillets panachés de rouge et de blanc; quelque adultère s'est donc glissé dans la corolle qui sert de grotte à la nymphe? Vous vous croiriez en droit de concevoir au moins des soupçons si, dans un ménage composé de deux personnes blanches, il naissait un nègre et un mulâtre; en effet, un adultère a été commis, le vent ou quelque insecte a été l'entremetteur, et a porté de douces paroles à la nymphe au milieu de ses dix époux trompés.