Comme j'étais assis au-dessous d'un grand frêne, il en est tombé une cantharide; malgré son odeur, qui, sans être des plus mauvaises, est insupportable à cause de sa violence, je l'ai tenue quelque temps dans ma main à admirer la brillante couleur verte glacée d'or dont elle est vêtue. Beaucoup d'insectes portent leur magnificence sur les ailes; la cantharide est toute de la même couleur et du même éclat.
Cela me fit songer à la parure dont les hommes sont souvent si fiers, et dont les deux sexes se servent si laborieusement pour se plaire l'un à l'autre et se séduire mutuellement. Je comprendrais qu'un insecte qui éclate au soleil des plus riches couleurs fût fier de sa parure; je pardonnerais à l'oiseau qui le matin se secoue sous le premier rayon du jour et se trouve richement vêtu d'être un peu vaniteux de son plumage, parce que les ailes du papillon et les plumes de l'oiseau leur appartiennent et sont une partie d'eux-mêmes. Mais est-il rien qui doive rendre aussi humble que la toilette d'un homme ou d'une femme? N'est-ce pas d'abord un aveu triste que celui que notre corps est un cadavre qu'on n'embellit qu'en le cachant, but pour lequel on emploie les moyens les plus violents et les plus extraordinaires? Cette bague, cet anneau d'or orné d'une grosse perle et qui vaut mille écus, a été arrachée aux entrailles de la terre et aux rochers des abîmes de la mer. Et elle n'a pour but que de cacher un très petit espace de la main, qui vous paraît moins beau qu'un peu de métal et la gravelle d'une huître, car les femmes qui sont tout à fait contentes de leurs mains ne portent pas de bagues.
Et tout le reste de votre parure est le superflu des animaux qui broutent dans les prairies ou des insectes qui rampent sous vos pieds; il n'en est aucun auquel vous n'empruntiez un peu de sa parure. Vos plus grands et resplendissants ajustements sont pris des lambeaux que vous dérobez aux uns et aux autres, aux moutons et aux vers à soie.
Voyez passer cette femme: hier elle était douce et bonne, aujourd'hui la voilà fière et insolente; qu'y a-t-il donc de changé en elle? Rien, seulement elle a sur la tête une plume arrachée à la queue d'une autruche.
Comme une autruche doit être fière, elle qui en a tant et qui lui appartiennent!
Mais ce sera bien pis demain, quand elle s'enveloppera d'un schall fait des poils de certaines chèvres du Thibet, de chèvres que j'ai vues et qui réellement n'en paraissent pas si enorgueillies à beaucoup près que les femmes qui les leur empruntent.
Et cette robe qui vaut des regards si dédaigneux aux autres femmes, c'est la coque dont s'enveloppait un gros ver appelé ver à soie, coque qu'il abandonne avec dédain aussitôt qu'il est devenu un papillon blanc lourd et assez laid.
C'est une chose singulière que de rapprocher cette humilité qui conduit l'homme à dérober ses propres formes, à se parer du superflu des insectes et des animaux, de la supériorité qu'il s'attribue sur toute la nature. Il faut avouer encore qu'un homme qui réunirait les facultés de certains insectes; qui pourrait, comme l'hydrophile, voler dans les airs et plonger au fond des eaux, n'aurait, pour passer pour un dieu parmi les autres hommes, qu'à ne pas trop s'opposer à la servilité naturelle qui est le partage de la plupart des hommes, même de ceux qui parlent le plus de liberté et d'indépendance. Lisez l'histoire, on n'a jamais renversé un tyran qu'au bénéfice plus ou moins immédiat d'un autre tyran. Aujourd'hui que l'on se pique de ne pas saluer le roi, on dételle les chevaux des danseuses et des courtisanes, on s'attelle à leur place, et on traîne leur carrosse en triomphe.
Nous parlions d'insectes splendidement vêtus; suivez de l'œil celui-ci qui vient de se poser sur un coquelicot: il n'est pas richement habillé, le jaune et le brun sont les couleurs de son costume, mais il a un autre luxe qui vaut bien le luxe des habits. Dans le milieu d'une allée, est un petit trou de la largeur d'un tuyau de plume; c'est l'entrée de la maison que cette espèce d'abeille s'est faite dans le sol en enlevant de sa petite caverne la terre grain à grain. Ce n'est point par hasard que vous la voyez sur un coquelicot. Elle est en train de se tailler en plein drap une tapisserie de satin ponceau dont elle veut décorer son logis. En effet, avec ses dents elle découpe sur le bord d'un des pétales de la fleur une petite pièce qui forme très régulièrement la moitié d'un ovale; elle saisit dans ses pattes la pièce pliée en deux et la porte dans sa maison. L'entrée est étroite et profonde de près de trois pouces; la pièce de satin rouge est un peu chiffonnée, mais elle l'applique contre les parois et l'étend convenablement; il faut une vingtaine de morceaux pour tendre toute la chambre. Mais vous lui pardonnerez ce luxe quand vous saurez que cet appartement si richement tendu, c'est le berceau de l'enfant qu'elle doit bientôt mettre au monde. La tapisserie est placée, elle se remet en route; il ne suffit pas au futur habitant de la jolie cellule d'être bien logé, il faut encore qu'il trouve une nourriture suffisante, car sa mère ne pourra lui en apporter: elle sera morte avant que l'œuf dont il doit sortir ne soit éclos. Elle apporte après ses pattes la poussière des étamines des fleurs qu'elle délaye avec du miel et dont elle fait un amas. Alors seulement elle dépose auprès un œuf duquel sortira un ver qui plus tard deviendra une abeille. Ce n'est pas tout: si elle laissait la maison ouverte, quelque ichneumon y pourrait venir en ennemi, ou les fourmis viendraient manger le miel. Elle détend le péristyle de sa maison, c'est-à-dire le petit conduit en tuyau de plume qui mène à l'appartement et qui était, comme le reste, revêtu de feuilles de coquelicot; puis elle pousse cette partie de tapisserie jusqu'à l'entrée de sa chambre, après quoi elle remplit de terre ce tuyau dont il est presque impossible de retrouver la trace.
Revenons au bord de mon ruisseau, loin duquel cette petite abeille nous a entraînés. Voici un arbrisseau dont les rameaux sont d'un beau jaune; c'est le saule dont les jeunes branches sont connues sous le nom d'osier; ces chatons de fleurs attirent un grand nombre d'abeilles.