Malgré toute l’obligeance qu’ont mise dans leurs recherches MM. les conservateurs de notre Bibliothèque impériale, de celle de Sainte-Geneviève, de la Mazarine, de l’Arsenal, de l’Institut de France et autres grandes bibliothèques de Paris, il m’a été impossible de me procurer cet ouvrage. J’ai eu recours alors à M. Monfalcon, conservateur de la bibliothèque de Lyon, espérant que le livre imprimé en cette ville s’y trouvait; les recherches ne se sont pas bornées à la bibliothèque de Lyon, et se sont étendues à deux autres grandes bibliothèques, mais inutilement. Ce livre in-folio d’un savant distingué, et que M. Brunet déclarait être devenu rare, serait-il devenu introuvable?
Jean Godard. L’H françoise. Lyon, 1618, in-12 (et aussi à la fin de sa Nouvelle Muse, Lyon, Cl. Morillon, 1618, pet. in-8).—La Langue françoise de Iean Godard Parisien: ci-devant lieutenant General au Bailliage de Ribemont. Lyon, Nicolas Jvllieron, 1620, in-8.
Jean Godard, à la fois érudit et d’un esprit enjoué, dédie à du Vair, garde des sceaux de France, un traité de la langue française plus particulièrement consacré à l’orthographe et qui contient des détails instructifs. Sans qu’on puisse le déclarer novateur, puisque alors une grande liberté orthographique était admise, on jugera de celle qu’il adopte dans son livre et de l’esprit dans lequel il est écrit. Je me bornerai à reproduire le chap. VI, consacré à l’A, p. 61, et le ch. IX, p. 91, consacré à l’F françoise. Mais, comme entrée en matière, voici ce qu’il dit au chapitre de l’S:
«Ce ne m’êt pas vn petit contentemãt que Pollio ait bien daigné faire en la langue latine deuant moi, ce que ie fais en la langue françoise aprés luy, ecriuant des traitez sur nos lettres, comme il fit sur les lettres latines. Mais ancore, mon contantemant redouble quand ie viens à considerer que Messala, grand au barreau, grand à la guerre, homme de langue et de main, avocat et capitaine, se contanta bien de laisser par ecrit[147] vn liure de l’S latine sans toucher aux autres lettres. Car il samble par là que c’êt vne jantille et genereuse[148] entreprise, de traiter la plus grande part de nos lettres, puisque vn si grand personnage a creu qu’vne seule lettre peut seruir de carriere à un bel esprit, pour y faire sa course, et pour amporter la bague que les Muses donnent à leur cavalier, qui court le mieux dans leurs lices. Mais cette ioye êt suyuie de la tristesse que j’ay de ce que nous n’auons pas ces deux ouurages de ces deux grãs Romains. Ie n’aurois point de peur de m’egarer, ie ne crandrois ni vãt ni vague, si ie les voyois marcher deuant moi ou tenir derriere moi le timon desus la poupe. N’estoit que nos Muses francoises cherissent leurs bonnes seurs, ie les accuserois volontiers de neglijance, et d’auoir permis au Tans par leur mausoin d’anlever de leur cabinet deux ioyaux si precieux et deux pieces si belles. Il ne nous reste de leur nom que la seule souuenance, et du desir de les voir que le regret de leur perte.»
[147] Dans beaucoup de mots, Godard a devancé son époque, où l’on conservait cette forme: escript.
[148] Puisqu’il écrit jantille, jans, neglijance, il aurait dû remplacer partout le g doux par j.
L’A françois.
«Nous auons assez demeuré deuant le logis; il êt bien tans que nous antrions dans la maison, où nôtre langue françoise nous attand de pié ferme. Voici l’vn de ses jans qu’elle anuoye au deuant de nous. C’êt son A qui nous ouure la porte, et qui vient pour nous receuoir. Car c’êt luy qui a la charge d’accueillir les amis et les etrangers qui veulent venir visiter sa maitresse. Saluons-le: mais plutôt ecoutons comme il nous salue luy même d’vne voix claire, argentine, eclatante. C’êt le capitaine de tous les caracteres de la langue Françoise, et certes meritoiremãt. D’autant qu’il tient cette charge plus par merite que par faueur, passant en grace de beauté et en vigueur de force naturelle tous les autres caracteres, qui sont assez honnorez de suyure son etandard. Car autant que les voyelles passent les consonnes, l’A passe autant les voyelles: à cause que sa pronontiation êt plus mâle, plus franche, plus haute, et plus aigue, que celle de toutes les autres voyelles. Il veut son passage libre et que la bouche luy fasse place à leures ouuertes, quand il luy plait de sortir. Il êt fort, il êt valeureux, il êt bruyant. C’êt luy qui fait nos chamades, nos chariuaris, nos tintamarres. Comme prince et capitaine il a de la majesté sur les siens, et de l’espouuante sur les autres. Anciennement, à cause de cela, quand il faisoit sa demeurance en Grèce, il etoit fort cheri et fort honnoré des Lacedemoniens, les plus guerriers de tous les Grecz. Car il batoit leurs annemis par l’oreille de la seule pronontiation de leur nom, qu’il armoit et randoit epouuantable, par la pointe de son seul son. C’êtoit sur cet estoc que brilloit l’émeri des Antalcidas, des Brasidas, des Isadas. Mais ce sont plutôt effetz de valeur que d’affection de carnage. Car au reste il êt plein d’vne grande courtoisie et d’vne grande bonté. On ne doute point que ce ne fût luy qui sauuoit les criminelz à Rome plus souuant que les vestales. Aussi ces pauures criminelz cherissoient et benissoient autant cette lettre-là, qu’ilz redoutoient et detestoient le C, lettre de condamnation, de malheur et de malle heure. La langue françoise, reconnoissant son merite ancore mieux que la gréque et la latine, l’amploye en beaucoup de charges. Car outre ce qu’elle l’a fait la première de ses lettres, elle l’a fait ancore article, verbe, et preposition. Premieremant, di-ie, il êt article, voire article si general, qu’il a lieu au singulier et au pluriel, et autant au genre feminin qu’au masculin. Car nous disons, il êt à Pierre, il êt à Perrette. J’en ai parlé à quelques-vns; j’en ai parlé à quelques-vnes. Mais il ne sert pas seulemant en cette façon-là d’article à nôtre langue, pour ses noms, pronoms et participes; il sert ancore d’article à l’infinitif de nos verbes, et prand lors le lieu et la signification de l’article de: comme en ces examples, ie commence à lire, ie commance à comprandre, c’êt à dire, ie commance de lire, ie commance de comprandre. Ainsi nous disons, Nicolas tâche à paruenir, c’êt à dire, de paruenir. Il êt preposition et tient en nôtre langue la place de la preposition latine ad, en plusieurs façons de parler comme aux suyuantes: Le roi a enuoyé des ambassadeurs à l’ampereur. Rex misit legatos ad imperatorem. Ad quem finem, à quelle fin. Je retourne à mon propos, ad propositum redeo. Aucune fois il tient le lieu de la preposition latine in, comme ici: Manet in nostris ædibus, il demeure à nôtre maison. Je ne veux pas nier qu’on ne puisse pas bien dire aussi: il demeure en nostre maison. Mais neammoins la premiere façon parler me samble plus nayue et plus douce, comme il se pourra peut-être montrer en vn autre androit. Mais outre cela il se prand aussi quelquefois pour cette dictiõ françoise pour. Car quand nous disons, à dire vrai, à prandre l’affaire de bon biais, c’êt à dire, pour dire vrai, pour prandre l’affaire de bon biais. Nous le mettons ancore bien souuant au lieu de la preposition auec, comme quand nous disons: c’êt un fruit qu’il faut cueillir à la main, on le court à toute force, c’êt à dire, cueillir auec la main, on le court auec toute force. Sa derniere signification, c’êt qu’il êt verbe comme j’ai dit. Car il signifie cette troisiéme personne habet, comme en cet example: Pierre a le liure que vous cherchez. Mais au reste il suit la premiere personne au singulier, et la troisième personne au pluriel du preterit indefini de nos verbes, que nous pouuons appeller aoriste, à la façon des Grecz, empruntant ce terme-là d’eux. Je parle des verbes qui font leur infinitif en er; car il faut dire, j’aimé, tu aimas, il aima, nous aimâmes, vous aimâtes, ilz aimerent, et non pas, j’aima, ilz aimarêt. Neammoins qui voudra pourra bien aussi, ce me samble, ecrire, j’aimai. Quant à ces autres voix, nous aimissions, vous aimissiez, qui sont du même verbe, c’êt ainsi qu’il faut dire, à mon auis, plutôt que, aimassions, aimassiés[149], qui au hasard pourroient être tolerables. Toutefois ne les condannãt pas, ie ne veux pas aussi les absoudre.»
[149] Cette observation ne manque pas de justesse. Quoi de plus fâcheux que l’existence de ces imparfaits du subjonctif en assions, assiez, que nos grammairiens nous enjoignent d’employer, et dont personne n’ose se servir, ni dans le discours, ni dans les livres, afin de ne pas blesser les oreilles délicates.