Avant même que François Ier, par son édit de Villers-Cotterets, du 10 août 1539, eût rendu officielle la langue française, en bannissant le latin de tout acte public, beaucoup de grammairiens et de savants imprimeurs s’étaient occupés de régulariser notre orthographe. Le désordre dans l’écriture du français était alors à son comble: chacun, loin de la rapprocher de sa simplicité antérieure, croyait faire montre de savoir en la compliquant par la multiplicité des consonnes.
Ronsard, après s’être plaint dans la préface de sa première édition de la Franciade, en 1572, de l’impossibilité de se reconnaître dans la «corruption de l’orthographe», écrivait dans sa seconde édition:
«Quant à nostre escriture, elle est fort vicieuse et corrompuë, et me semble qu’elle a grand besoin de reformation: et de remettre en son premier honneur le K et le Z, et faire charactères nouueaux pour la double N, à la mode des Espagnols, ñ, pour escrire monseigneur, et une L double pour escrire orgueilleux[4].»
[4] «Tu éviteras toute ORTHOGRAPHIE superflue et ne mettras aucunes lettres en tels mots, si tu ne les prononces en lisant.» (Abrégé de l’Art poétique, par Ronsard, édit. de 1561.)
Plus tard, en tête de son Abrégé de l’Art poétique, il développe plus énergiquement encore son opinion sur la réforme de l’orthographe française. Et le grand Corneille, trente ans avant le Dictionnaire de l’Académie, proposait et appliquait lui-même une écriture plus conforme à la prononciation, devancé même en cela par l’un de ses prédécesseurs à l’Académie, d’Ablancourt, et surpassé en hardiesse par son collègue Dangeau. (Voir les Appendices [B] et [C].)
Cependant, dès l’année 1660, trente-quatre ans avant l’apparition du Dictionnaire de l’Académie, la Grammaire de Port-Royal avait posé les bases de l’accord de l’écriture et de la prononciation; elle voulait:
- 1o Que toute figure marquât quelque son, c’est-à-dire qu’on n’écrivît rien qu’on ne prononçât;
- 2o Que tout son fût marqué par une figure, c’est-à-dire qu’on ne prononçât rien qui ne fût écrit;
- 3o Que chaque figure ne marquât qu’un son, ou simple ou double;
- 4o Qu’un même son ne fût point marqué par des figures différentes.
Pourquoi donc, après de telles prémisses, tant de contradictions qu’on ne saurait justifier et auxquelles l’esprit logique de l’enfance ne se soumet qu’en faisant abandon de cette rectitude de raisonnement qui nous étonne si souvent et nous force d’avouer qu’en fait de langue la raison n’est pas du côté de l’âge mûr?
Pour quiconque veut approfondir l’étude de la langue française, rien de plus intéressant que d’en suivre les progrès dans les modifications apportées par l’Académie dans les éditions successives de son Dictionnaire. Dans chacune d’elles, en effet, sont enregistrés les changements résultant soit de la suppression de mots surannés, soit de l’introduction de ceux qu’elle jugeait admissibles, soit de modifications apportées dans l’acception des mots et des locutions. Mais pour ne parler ici que de l’orthographe, c’est dans ses variations successives qu’on peut apprécier cette tendance à la simplification dans la forme des mots qui répond au besoin toujours croissant de mieux conformer l’écriture à la rapidité de la pensée. Par ce qui est fait on jugera mieux de ce qui reste à faire.