«Il y eut des protestations individuelles remarquables. Charles Nodier, par inimitié contre Voltaire d’abord, par l’effet d’un retour ultraromantique vers le passé, par plusieurs raisons ou fantaisies rétrospectives, continua de maintenir et de pratiquer l’o. Lamennais aussi, radical sur tant de points, était rétrograde et réactionnaire sur l’o: il affectait de le maintenir. Chateaubriand de même; c’était un coin de cocarde, un lien de plus avec le passé. Au reste, notre dix-neuvième siècle a présenté sur cette question de l’orthographe, et comme dans un miroir abrégé, le spectacle des dispositions diverses qui l’ont animé en d’autres matières plus sérieuses: il a eu des exemples d’audace et de radicalisme absolu, témoin M. Marle; une opposition ou résistance soi-disant traditionnelle, témoin Nodier et son école; un éclectisme progressif, éclairé et assez large, témoin le Dictionnaire de l’Académie de 1835; mais, depuis lors, il faut le dire, le siècle ne paraît point s’être enhardi: il y aura de l’effort à faire pour introduire dans l’édition qui se prépare toutes les modifications réclamées par la raison, et qui fassent de cette publication nouvelle une date et une étape de la langue. C’est à quoi cependant il faut viser.

«Ne nous le dissimulons pas: il s’est fait depuis quelques années, et pour bien des causes, une sorte d’intimidation générale de l’esprit humain sur toute la ligne. La réforme de l’orthographe elle-même y est comprise et s’en ressent; on est tenté de s’en effrayer, de reculer à cette seule idée comme devant une périlleuse audace. Tout le terrain gagné en théorie depuis Port-Royal jusqu’à Daunou semble perdu. Nous avons à prendre sur nous pour redevenir aussi osés en matière de mots et de syllabes que l’était l’abbé d’Olivet.

«On objecte toujours l’usage; mais il y a une distinction à faire et que Du Marsais dès le principe a établie: c’est la prononciation qui est un usage, mais l’écriture est un art, et tout art est de nature à se perfectionner. «L’écriture, a dit Voltaire, est la peinture de la voix: plus elle est ressemblante, meilleure elle est.» Il importe sans doute, parmi tous les changements et les retouches que réclamerait la raison, de savoir se borner et choisir, afin de ne point introduire d’un seul coup trop de différences entre les textes déjà imprimés et ceux qu’on réimprimerait à nouveau; il faut les réformer, non les travestir. J’ai sous les yeux les deux premiers livres du Télémaque, un texte classique imprimé selon les modifications que M. Didot propose à l’Académie. On peut différer d’avis sur tel ou tel point; mais mon œil n’est nullement choqué de l’ensemble. Il y a, d’ailleurs, quantité de corrections à introduire dans le nouveau Dictionnaire et qui ne sauraient faire doute un moment. Pourquoi, dans le verbe asseoir, l’Académie ne met-elle l’e qu’à l’infinitif, et pourquoi, dans le verbe surseoir, met-elle l’e à l’infinitif et de plus au futur et au conditionnel?—Pourquoi écrit-elle abattement, abattoir, avec deux t, et abatis avec un seul?—Pourquoi charrette, charretier, avec deux r, et chariot avec une seule?—Pourquoi courrier encore avec deux r, et coureur avec une seule?—Pourquoi banderole avec une seule l et barcarolle avec deux?—Pourquoi douceâtre et non douçâtre, comme si l’on n’avait pas le c avec cédille, etc., etc.[125]? Le Dictionnaire écrit ostrogot: pourquoi alors écrire gothique? Ce sont là des inconséquences ou des distractions qu’il suffit de signaler et qui sont à réparer sans aucun doute.

[125] «Il y a un fort bon écrit d’un grammairien estimable, feu M. Pautex, Errata du Dictionnaire de l’Académie (1862). Ce travail, fait sans aucune malveillance, est un des instruments les plus utiles à avoir sous la main pour l’édition nouvelle.»

«L’introduction de l’f au lieu de ph dans quelques mots compliqués est plus capable de faire question. Il est bien vrai qu’autrefois, dans sa première édition, l’Académie avait écrit phantosme, phantastique, phrenesie, et que depuis elle a osé écrire fantôme, fantastique, frénésie, etc. Osera-t-elle bien maintenant appliquer la même réforme à d’autres mots et faire une économie de tous ces h peu commodes et peu élégants, écrire nimfes, ftisie, diftongue.....? Je vois d’ici l’étonnement sur les visages. Et l’étymologie? va-t-on s’écrier. Mais, cette étymologie, on s’en est bien écarté dans les exemples cités tout à l’heure. Et puis cette raison qu’il faut garder aux mots tout leur appareil afin de maintenir leur étymologie est parfaitement vaine; car, pour une lettre de plus ou de moins, les ignorants ne sauront pas mieux reconnaître l’origine du mot, et les hommes instruits la reconnaîtront toujours. Ce sont là toutefois des questions de tact et de convenance où il importe d’avoir raison avec sobriété.

«Je ne puis tout dire et je ne prétends en ce moment que signaler l’estimable et utile travail, depuis longtemps réclamé, que l’Académie vient d’entreprendre, en l’exhortant (sous la réserve du goût) à oser le plus possible; car ses décisions, qui seront suivies et feront loi, peuvent abréger bien des difficultés, et, notre génération récalcitrante une fois disparue, les jeunes générations nouvelles n’auront qu’à en profiter couramment.

«Une innovation toute typographique que M. Didot propose et qui est aussi ingénieuse que simple, c’est que de même qu’on met une cédille sous le c pour avertir quand il doit se prononcer avec douceur, on en mette une aussi sous le t dans les cas où il est doux et où il doit se prononcer comme le c: nation, patience, plénipotentiaire, etc. Je ne crois pas qu’il puisse y avoir d’objection contre cette heureuse idée toute pratique et qui parle aux yeux.»

M. Sainte-Beuve émet ensuite une opinion aussi judicieuse qu’éloquemment exposée sur l’admission d’un certain nombre de néologismes dans l’édition du Dictionnaire que l’Académie prépare. Je regrette de ne pouvoir reproduire ici ce passage qui sort de mon sujet et qu’il faudra lire en entier dans le Moniteur. L’éminent critique conclut ainsi:

«Je ne fais que poser des questions sans prétendre le moins du monde les résoudre. Il y aura de quoi occuper, on le voit, et passionner innocemment bien des séances de l’Académie. Car, selon la remarque de l’abbé de Choisy, ces disputes sur la langue et l’orthographe ne finissent point; et il ajoute «qu’elles n’ont jamais converti personne». Ici pourtant il convient qu’elles aboutissent et que l’on conclue: la moindre partie des réformes proposées sera déjà un progrès, si on l’accepte.

«M. Didot, pour revenir à lui, le sait bien: il demande le plus pour obtenir le moins. Sans doute il a raison et mille fois raison. Mais depuis quand a-t-il suffi dans les choses humaines, et même dans les choses littéraires, d’avoir cent mille fois raison? C’est déjà beaucoup si l’on ne vous donne pas tout à fait tort. Il en est de l’orthographe comme de la société: on ne la réformera jamais entièrement; on peut du moins la rendre moins vicieuse. Parmi les regrets de M. Didot et dont il faut qu’il fasse son deuil, l’un des plus vifs est sur ce mot même d’orthographe: en effet, il n’y eut jamais de mot plus mal formé. Il fallait dire orthographie, comme on dit philosophie, biographie, télégraphie, photographie, etc. Que dirait-on si le nomenclateur de ces derniers arts avait imaginé de les intituler la photographe, la télégraphe? Mais commettre cette ânerie pour le mot même qui répond juste à bien écrire, convenez que c’est jouer de malheur. L’ironie est piquante. Qu’y faire? Tous les décrets académiques ou autres n’y peuvent rien. Tirons-en une leçon. Cette espèce d’accident et d’affront qui a défiguré tout d’abord d’une manière irréparable le mot même exprimant l’art d’écrire avec rectitude nous est un avertissement qu’en telle matière il ne faut pas ambitionner une réforme trop complète, que la perfection est interdite, qu’il faut savoir se contenter, à chaque reprise, du possible et de l’à-peu-près.»