Camille regarda sa maîtresse; à ce cri, à l'expression de ce visage blanc où flamboyaient deux yeux pleins d'éclairs, il n'y avait pas à se méprendre: un amour sans bornes, indomptable, impérieux, était entré dans le coeur de Mme de Châteaufort.

—La voiture était attelée, dit timidement une suivante en entr'ouvrant la porte.

Mme de Châteaufort battit des mains comme un enfant, et prenant à la hâte un loup et sa mante, elle entraîna Camille.

—Viens, dit-elle, il est encore à Paris, sans doute; rien n'est perdu.

Belle-Rose, prévenu par un laquais du départ de Mme de Châteaufort, prit un fusil et s'enfonça dans le parc. Livré à ses seules méditations, il observa plus sûrement les indices qui l'avaient frappé dans ses précédentes promenades avec Mme de Châteaufort. Un espion rôdait dans le parc, il n'en pouvait plus douter. La pensée lui vint que ce pourrait bien être Bouletord, qui, furieux de sa déconvenue, cherchait un moyen adroit de se venger sans coup férir. Belle-Rose résolut de se débarrasser sur-le-champ de ce personnage importun. Il se rendit au château, glissa dans ses poches un poignard et des pistolets, prit une épée, attendit la nuit et gagna le parc, bien décidé à faire payer cher au visiteur sa fatigante surveillance.

—Il cherche un déserteur, se disait-il; il trouvera du plomb.

Bientôt les ombres envahirent le parc; les bruits moururent, les lumières de la veillée s'éteignirent une à une dans les bois tout pleins de ces mystérieuses rumeurs qui montent de la terre au ciel durant les nuits étoilées. Ses pas le conduisirent à l'angle du parc où la porte secrète donnait issue sur la campagne. Elle était entr'ouverte. Bien sûr de son fait, cette fois, Belle-Rose eut un instant la pensée de briser dans la serrure la lame de son poignard. Son oreille l'avait averti que déjà sa promenade au travers du parc avait été épiée. Mais il réfléchit que son espion, caché sans doute dans quelque fourré aux environs, comprenant par cette action qu'il était découvert, escaladerait le mur et ne se montrerait pas: ce n'était pas là le but de Belle-Rose. Il continua donc son chemin, passant devant la porte comme s'il ne l'avait pas vue. Au bout de cent pas, il s'arrêta derrière un gros chêne; la lune venait de disparaître sous un nuage. Il écouta. Après trois ou quatre minutes d'attente, il entendit la porte tourner sur ses gonds rouillés. L'ombre était épaisse, il ne vit rien; un bruit de pas se perdit sous le couvert du parc. Le soldat quitta son poste d'observation et marcha sur les traces de l'espion en ayant soin de suivre la lisière des sentiers où l'herbe plus épaisse étouffait le bruit de sa course. Le chemin que suivait l'inconnu aboutissait à une clairière où rayonnaient plusieurs avenues; l'une de ces avenues conduisait au château. Belle-Rose et Geneviève l'avaient fréquemment parcourue, et c'était la route qu'ils avaient coutume de prendre quand ils rentraient le soir. Belle-Rose en conclut que l'espion, fort au courant de ses habitudes, allait l'attendre au coin de l'avenue et se jeter sur lui à son passage. Très résolu à lui épargner les ennuis d'une longue attente, il allait précipiter sa marche, lorsqu'un cri s'éleva du milieu de la clairière, et, au même instant, le cliquetis de deux épées se fit entendre. Belle-Rose s'élança le pistolet au poing. Le choc des épées était vif et pressé, mais il n'avait pas fait cinquante pas, que le bruit cessa tout à coup; la lune, dégagée des nuées qui la voilaient, inondait la forêt de sa clarté bleuâtre, et dans cette clarté flottante, Belle-Rose vit passer un homme qui fuyait, une épée nue à la main; il bondit comme un cerf à sa poursuite. Le meurtrier glissait comme une ombre entre les arbres et semblait avoir des ailes. Au moment où il franchissait la lisière du bois, Belle-Rose lui tira un coup de pistolet; mais la balle se perdit dans le tronc d'un bouleau, et le fugitif disparut par la petite porte du parc, brusquement refermée. Au moment où Belle-Rose arrivait devant cette porte, le galop retentissant d'un cheval lui fit comprendre que le meurtrier était désormais hors d'atteinte. Belle-Rose écoutait haletant le bruit de ce galop, lorsqu'un souvenir traversa son esprit. Le meurtrier avait fui, mais sa victime gisait sans doute dans la clairière; quel était ce malheureux dont la vie tranchée par un assassinat avait sauvé la sienne? Belle-Rose se hâta de courir vers la clairière. Une moitié de la pelouse restait dans l'ombre épaisse que projetaient les grands chênes, l'autre était toute baignée d'une blonde lumière; un silence profond enveloppait la clairière et le parc. Plus rapide que la pensée, le premier regard de Belle-Rose embrassa l'étendue de la pelouse; sur la ligne tremblante où l'ombre se mariait à la lumière, le corps d'un homme était couché. Une épée nue brillait dans l'herbe. Belle-Rose s'agenouilla près du corps; le sang sortait de deux blessures béantes, l'une à la gorge, l'autre en pleine poitrine. A la vue de ce corps immobile dont le regard morne se tournait vers le ciel, Belle-Rose frissonna; il se pencha, et soulevant la victime entre ses bras, il attira sa tête sous les rayons de la lune. Un cri d'horreur jaillit des lèvres du soldat… il venait de reconnaître M. d'Assonville.

XIV

L'AGONIE

Le coup de pistolet tiré par Belle-Rose avait réveillé quelques gardes; ils accoururent et trouvèrent celui qu'ils appelaient M. de Verval occupé à étancher le sang d'un homme qui semblait mort déjà, tant il était immobile et froid. Deux d'entre eux couchèrent le blessé sur un brancard, un autre courut chercher un chirurgien, et Belle-Rose, aussi pâle que M. d'Assonville, le fit déposer dans ce même pavillon où, dans les terreurs d'une nuit d'incendie, Mme de Châteaufort et lui s'étaient rencontrés. Quelques tressaillements convulsifs indiquaient seuls que M. d'Assonville n'était pas mort encore. La marche avait rouvert les plaies, et le sang s'échappait sur le satin du sofa. La douleur de Belle-Rose était calme, mais effrayante à voir. Quelques larmes tombaient goutte à goutte de ses paupières. Lui qui aurait payé de sa vie le bonheur de sauver M. d'Assonville, il le voyait expirer sous ses yeux et pour lui! Il allait du sofa où gisait le moribond à la porte où se pressaient des gardes et des laquais, écoutant si le chirurgien n'arrivait pas. Les minutes lui semblaient longues comme des nuits sans sommeil.