—Bah! la moitié de la vie se passe à bâtir des plans; c'est autant de gagné sur l'autre.
—Ainsi, vous partirez?
—Demain, au soleil levant. Vous irez en Flandre et moi dans l'Artois.
—Et de là bientôt à Paris?
—Non pas! à l'armée, près de vous.
—Dans nos rangs?
—Sans doute! Un Irlandais est la moitié d'un Français. Nous nous battrons d'abord, je me marierai après.
XVIII
L'ÉTOURDERIE D'UN HOMME GRAVE
La guerre de 1667 fut le prélude de cette grande guerre de 1672, qui s'annonça comme un coup de foudre dans un ciel serein, pour nous servir de l'expression du chevalier Temple à propos de l'invasion de la Hollande. Cent mille hommes s'ébranlant à la fois, traversèrent la Meuse et la Sambre et conquirent la Flandre avec la rapidité de l'éclair. La France présentait alors un magnifique spectacle. Un roi jeune, élégant, amoureux de toutes les choses grandes et glorieuses, attirait à sa cour l'élite des intelligences éparses dans le royaume. Molière et Racine faisaient de la scène française la première scène du monde; Louvois et Colbert administraient les affaires publiques; Condé et Turenne étaient à la tête des armées; les poètes les plus fameux, les écrivains les plus illustres, les femmes les plus célèbres, les plus éminents prélats, une foule d'hommes distingués par leur science, leur esprit, leurs vertus, remplissaient Paris d'un renom qui s'étendait jusqu'aux extrémités de l'Europe. C'était une imposante réunion de généraux, d'orateurs, de savants, de lettrés, de ministres, de grandes dames comme il s'en rencontre rarement dans l'histoire des empires. La France était tout à la fois éclairée, puissante, elle avait la double autorité des armes et des lettres, et sa suprématie s'étendait à toutes choses, à celles de l'esprit comme à celles de la politique: elle commandait par l'épée et gouvernait par la plume. Durant les courts loisirs de la paix, les nations qu'elle avait vaincues pendant la guerre venaient s'instruire à ce foyer de lumières qui rayonne au milieu de l'Europe, dans ce Paris merveilleux qui enfante des philosophes ou des soldats, des livres ou des révolutions pour mener le monde! Louis XIV, conseillé par le cardinal Mazarin, avait signé, le 7 novembre 1659, le traité des Pyrénées, la perte de la bataille des Dunes, la prise de Dunkerque, de Gravelines, d'Oudenarde et d'autres places importantes, ayant décidé l'Espagne à proposer une paix qui fut acceptée. A la paix signée dans l'île des Faisans, Louis XIV gagna la confirmation de l'Artois, le Roussillon, Perpignan, Mariembourg, Landrecies, Thionville, Philippeville, Gravelines, Montmédy et la main de Marie-Thérèse, fille de Philippe IV, infante d'Espagne. Louis XIV, maître chez lui, pensa dès lors à devenir maître dehors. Durant huit années, il s'appliqua à cimenter des alliances, à neutraliser les efforts des puissances dont il pouvait redouter la rivalité, à faire éclater partout la suprématie de la France. L'Espagne a reconnu la préséance de la France à la suite d'une querelle survenue à Londres entre les ambassadeurs des deux pays; le pape Alexandre V est contraint de désavouer, par une éclatante et publique réparation, l'outrage fait à l'ambassadeur de France par sa garde corse; Dunkerque et Mardick sont rachetées aux Anglais pour cinq millions de francs; l'alliance avec les Suisses est renouvelée, Marsal en Lorraine est prise, les pirates d'Alger sont punis, les Portugais soutenus contre les Espagnols, et l'empereur Léopold reçoit un secours de six mille volontaires qui l'aident contre les Turcs et prennent une part glorieuse à la bataille de Saint-Gothard. Cependant le roi de France attendait son heure; les plus habiles généraux commandaient son armée, instruite et aguerrie; la marine était augmentée; il laissait son alliée, la Hollande, s'épuiser dans une guerre stérile et ruineuse contre l'Angleterre, et se tenait prêt à agir, lorsqu'enfin la mort de Philippe IV lui permit d'essayer ses forces. Du chef de sa famille, et en vertu du droit de dévolution, Louis XIV revendiqua les Pays-Bas espagnols. Mais tandis que des préparatifs formidables semblaient menacer l'Europe tout entière, les fêtes remplissaient d'éclat les résidences royales de Versailles et de Saint-Germain, le théâtre conviait les plus illustres étrangers et les hommes les plus considérables du pays aux chefs-d'oeuvre de la poésie, partout s'élevaient de splendides monuments, et la plus polie comme la plus brillante cour du monde voyait fuir les jours au milieu des pompes de la royauté triomphante et des merveilles de l'intelligence honorée. Tout à coup, au milieu de cette paix féconde qu'embellissaient les mille créations des arts, la guerre éclate, et sur toutes les frontières du Nord s'allume l'incendie. Le roi lui-même franchit la Sambre, et à sa suite les meilleurs capitaines du temps, Condé, Turenne, Luxembourg, Créqui, Grammont, Vauban, marchent, et lui répondent de la victoire. Dans cet ébranlement général, les secousses étaient si brusques et si profondes, que les petits, poussés par les hasards de la fortune, pouvaient, eux aussi, gravir aux premières places. Lorsque les grandes guerres ou les tourmentes sociales agitent les nations, l'audace, l'intelligence, le savoir, sont des marchepieds; les niveaux s'abaissent, et ceux qui sont en bas ont l'espérance de monter. C'est alors à ceux qui ont de l'énergie à se frayer un chemin. Le mouvement apaisé, les rangs du peuple s'assoient et l'immobilité s'étend sur le pays. Toutes ces pensées luirent comme un éclair dans l'esprit de Belle-Rose: il entrevit les clartés de l'horizon et appela de tous ses voeux l'heure du combat. Le lendemain, au point du jour, M. de Nancrais le fit venir pour lui confier l'organisation et le commandement d'un corps de recrues qui venait d'être conduit à Cambrai.