Tandis que Geneviève parlait, deux grosses larmes roulaient sur ses joues.

—Pauvre femme! murmura Belle-Rose, qui sentait son coeur pris dans un étau.

—Oh oui! pauvre femme! reprit Geneviève, car ce que j'étais alors, je ne le suis plus aujourd'hui, et ce que je suis devenue, je ne l'aurais pas été sans cette honte et ce deuil de ma jeunesse! Le lendemain, continua-t-elle, j'écrivis à M. d'Assonville; ma lettre demeura sans réponse; j'écrivis encore, j'écrivis vingt fois; le silence et l'abandon m'entouraient: je crus à son oubli, et si je n'avais pas eu la vie de mon enfant à sauver, je me serais tuée. J'étais alors sous la garde d'une tante âgée, la soeur de mon père, rude et sévère comme lui. Ma nourrice seule me voyait pleurer et me consolait. Il y avait alors au château un jeune Espagnol, mon parent du côté de ma mère, qui avait obtenu un sauf-conduit pour visiter la France. Ma tristesse l'étonnait et l'affligeait. Je compris bientôt qu'il m'aimait; les malheureux ont besoin d'affection, et je lui vouai une reconnaissance profonde pour tous les soins dont il m'entourait. Peut-être lui étais-je même plus attachée que je ne le faisais paraître; mais ma position me commandait une extrême réserve, et je ne lui laissai jamais voir combien j'étais touchée de son amour. On nous voyait souvent ensemble dans le parc. Ces innocentes promenades furent la cause de sa mort. Un jour que je l'attendais dans une allée où nous avions coutume de nous rencontrer, il ne vint pas. A l'heure du déjeuner, on m'apprit qu'il était sorti dans la matinée avec un jeune homme. Un garde les avait vus causer vivement et s'éloigner ensemble. Une vague inquiétude me saisit, et je me levai de table dans un état d'agitation que je ne pouvais dominer. Quand le malheur nous a touchés de son aile, on a de ces pressentiments. Une heure après, deux bûcherons rapportaient au château l'Espagnol, qu'ils avaient trouvé dans un coin du bois, la poitrine traversée d'un coup d'épée. Il n'y avait déjà plus d'espérance de le sauver. Quand il me vit, il me prit les mains entre les siennes, les embrassa et mourut. Jamais je n'oublierai l'expression de ses derniers regards; ils étaient si tristes et si pleins d'amour, que je me mis à pleurer comme une folle. Il me sembla dans ce moment que je l'aimais aussi et que je perdais avec lui ma dernière espérance.

—Et le nom du meurtrier? dit Belle-Rose.

—Je l'ai su plus tard; quant à mon pauvre ami, il mourut avec son secret dans le coeur, et mon nom sur les lèvres. Trois jours après je reçus une lettre de M. d'Assonville; elle était datée de Paris et m'apprenait que, de retour d'une mission secrète en Italie, il partait pour l'Angleterre, où l'envoyait un ordre du cardinal Mazarin. Il devait être promptement de retour et me priait de compter sur lui. On voyait bien qu'il m'aimait toujours, mais son langage était plus grave. Il ne paraissait pas, d'ailleurs, qu'il eût reçu aucune de mes lettres.

Cette mission, qui devait durer quinze jours ou trois semaines, elle n'était pas terminée encore au bout de trois mois. Mon père était revenu. Mes jours s'enfuyaient comme de sombres rêves, et la nuit je pleurais. Mes pensées allaient de Gaston à don Pèdre,—c'était le nom de mon parent;—et je dois bien vous l'avouer, mes sympathies et mes regrets étaient à celui qui n'était plus. Il m'avait aimée et consolée; l'autre m'avait perdue! Il arriva un soir que le nom de M. d'Assonville fut prononcé par un gentilhomme qui était en visite chez nous. A ce nom, mon père fit éclater une colère inattendue, et j'appris que M. de La Noue avait été battu et blessé dans une rencontre avec le père de Gaston. M. de La Noue avait été humilié dans son orgueil de soldat; la plaie était incurable. Mon avenir se voilait de plus en plus; je ne voulais pas y penser et j'y rêvais toujours; j'avais des heures de gaieté folle et des jours de morne désespoir. La douleur usait mon amour. Sur ces entrefaites, la cour et le parlement venaient de conclure leur alliance, et mon père m'apprit qu'il avait résolu de me marier avec un riche seigneur du parti du roi, et que je devais me tenir prête. Il me dit cela au moment de partir et le pied sur l'étrier. Quand je revins de ma surprise, M. de La Noue galopait à un quart de lieue. Cependant M. d'Assonville me fit savoir son retour, et cette nuit même je le revis au petit pavillon. A la nouvelle que j'allais être mère, il fit éclater une joie si vive, que ma tendresse se réveilla. Il m'embrassait les mains et pleurait d'ivresse à mes genoux.

—Ainsi, vous m'aimez toujours? me dit-il.

—Oui, répondis-je, et j'étais franche alors.

—Et pendant cette longue absence que mon devoir m'a imposée, aucun autre n'a rien surpris de votre coeur? ajouta-t-il.

—Que voulez-vous dire? repris-je étonnée. N'ai-je pas toujours été seule? Un instant j'ai eu près de moi un ami, un frère; il a été bon, tendre, affectueux pour moi, il m'a consolée, et il est mort.