—Je l'ai été, reprit-elle; est-ce bien vrai cela?… Est-ce la pitié qui vous inspire cette bonne parole ou votre coeur qui vous la rappelle? J'ai été aimée! J'ai eu ma part de bonheur, et vous ne me maudirez pas, et vous aurez parfois mon nom sur vos lèvres! J'ai tant souffert, si vous saviez! j'ai tant prié et tant pleuré! votre abandon m'avait rendu folle, votre colère me tuerait. Que faut-il que je fasse, dites? Votre volonté sera ma loi; parlez, et j'obéis… Mais ne me chassez pas de votre souvenir… Où que j'aille, et quoi qu'il m'arrive, faites au moins que j'emporte un mot qui me console et me relève… Vous ai-je été si chère un jour pour que vous me haïssiez toute la vie?… Jacques! mon ami, votre main, mon Dieu! votre main!

Jacques prit la tête de Geneviève entre ses deux mains et la baisa au front.

—Vous avez aimé, vous avez souffert! que Dieu vous pardonne! dit-il.

A ce baiser, une joie inespérée emplit le coeur de Geneviève. Elle renversa sa tête en arrière et roula ses bras défaillants autour du cou de Belle-Rose.

—Mon Dieu! je ne souffre plus, dit-elle.

XXIII

UN GUET-APENS

Le lendemain, au point du jour, quand Belle-Rose ouvrit les yeux, il était seul. Un instant il crut qu'un rêve enflammé avait troublé son imagination; le silence l'entourait, mais un vague et doux parfum dont l'air était imprégné lui rappelait que Mme de Châteaufort était venue dans sa tente. Il se leva tout troublé, et comme il la cherchait partout, s'attendant à la voir surgir de quelque côté, ses regards tombèrent sur une rose fanée dont les pétales jonchaient le sol au pied du lit. A cette vue, le jeune officier se couvrit le visage de ses deux mains.

—O mon Dieu! dit-il, hier encore j'aimais Suzanne!

Ses yeux ne pouvaient se détacher de la pauvre fleur abandonnée dont les insaisissables parfums montaient jusqu'à son coeur comme un mélancolique reproche. Il se baissa tristement, et ramassant les pétales flétris, il les serra dans un médaillon qu'il suspendit à son cou.