—Il y a par là quelque sanglier qui quitte sa bauge, dit-il en souriant.
La Déroute passa la main droite sous les fontes, saisit la crosse d'un pistolet, et, se penchant vers Belle-Rose, lui dit tout bas à l'oreille:
—Prenez garde, mon lieutenant; nous sommes en pays ennemi.
Belle-Rose tressaillit et tourna rapidement les yeux autour de lui. Tout à coup le sabot d'un cheval sonna contre un caillou.
—Oh! oh! fit la Déroute, voilà un sanglier qui a les pieds ferrés.
Le Lorrain leva brusquement la main et lâcha un coup de pistolet contre le sergent; mais le sergent avait l'oeil sur lui; au mouvement du Lorrain, il répondit par un mouvement semblable en se jetant sur le cou du cheval, et les deux coups partirent presque en même temps. La balle du Lorrain passa derrière la tête du sergent.
—Ah! mon drôle! s'écria la Déroute en rendant balle pour balle, tu es trop maladroit pour le métier que tu fais.
Le coup du sergent déchira le bras du Lorrain, et atteignit son cheval à la tête. L'animal blessé hennit de douleur, se cabra et partit comme une flèche. Au bout de cent pas, il donna dans un marais dont l'eau verte était tapissée d'herbes; du premier bond il s'enfonça jusqu'au jarret dans la vase; un violent coup d'éperon le fit se redresser; il s'élança, s'embourba jusqu'au poitrail et roula dans l'eau. Un instant on vit les jambes du cheval qui battaient la surface du marais dans les convulsions de l'agonie; les mains de Conrad se roidissaient cramponnées à la selle; un élan furieux lui fit soulever la tête au-dessus du lit d'herbes qui l'étouffait.—A moi! cria-t-il d'une voix haletante; mais le cheval s'enfonça, et le Lorrain disparut sous l'eau. Toute cette scène s'était passée en une minute; au moment où les deux coups de pistolet retentissaient, une troupe de cavaliers parut sur la lisière du bois. A sa tête marchait M. de Villebrais. La Déroute regarda derrière lui; trois ou quatre hommes gardaient le sentier: décidément Belle-Rose et lui étaient cernés. Il y avait du côté opposé au bois un grand rocher dans lequel s'ouvrait une baie. Belle-Rose y poussa son cheval rapidement, et sûr de n'être pas enveloppé, il fit face à l'ennemi. La Déroute était déjà à son côté, l'épée et le pistolet au poing. M. de Villebrais rallia sa troupe et s'avança vers le rocher. Il y avait une douzaine de cavaliers derrière lui rangés en demi-cercle. Il marchait lentement, comme un homme qui ne craint pas que sa proie lui échappe, l'épée au fourreau, le pistolet dans les fontes, l'oeil sur Belle-Rose.
—Hier, c'était votre tour; c'est aujourd'hui le mien, lui cria-t-il; je prends ma revanche.
—Vous la volez! répondit Belle-Rose, qui s'apprêtait à vendre chèrement sa vie.