—Je serai prêt. Où faut-il me rendre?

—Entre Marchienne et Landely, à deux lieues d'ici à peu près. Mais ne vous mettez point en peine, c'est moi qui vous servirai de guide.

—A ce soir donc.

Camille pirouetta sur ses talons et s'éloigna. Tandis que ces choses se passaient au camp, M. de Villebrais, plus ardent encore à la vengeance depuis sa dernière rencontre avec le duc de Castel-Rodrigo, avait dispersé ses hommes et quelques autres que l'appât du gain avait attachés à sa fortune, autour des lignes françaises, en leur recommandant la plus stricte surveillance. Lui-même, sous les habits d'un maraîcher, s'était aventuré jusqu'aux avant-postes; il allait et venait à toute heure par les sentiers, infatigable et silencieux comme le loup qui rôde en cherchant une proie. Vers cinq heures, comme il était en observation sur un monticule, d'où l'on voyait le côté du camp qu'habitaient le duc de Châteaufort et sa suite, il aperçut Mme de Châteaufort à cheval, suivie d'un seul laquais, qui se dirigeait vers les barrières. M. de Villebrais attendit qu'elle fût arrivée à quelques centaines de pas du camp, et sautant alors sur un cheval qui était toujours à portée de sa main, il fit signe à l'un des hommes de le suivre et se lança à la poursuite de la duchesse, en ayant soin de mettre la rivière entre eux pour qu'elle ne prît pas garde à lui. Mme de Châteaufort suivait la route de Marchienne-au-Pont. A un quart de lieue de ce bourg, elle prit un chemin sur la droite, gagna la campagne de Landely, et s'arrêta à cent pas des bords de la Sambre, devant un pavillon de chasse dont une espèce de garde lui ouvrit la porte. M. de Villebrais ne la voyant pas sortir, côtoya les bords de la rivière, trouva un gué, poussa son cheval et traversa la Sambre, ayant tantôt de l'eau jusqu'à l'éperon, tantôt jusqu'aux hanches. Après avoir attaché son cheval au tronc d'un vieux saule, il se dirigea doucement vers le pavillon, en fit le tour, et quand il eut reconnu les êtres, il reprit au galop la route de Charleroi, laissant son acolyte en sentinelle dans le taillis. Au coucher du soleil, M. de Villebrais avait réuni quatre ou cinq de ses gens, et leur avait donné rendez-vous à Landely. Chacun devait s'y rendre de son côté. Quant à lui, il se coucha dans un fossé sur le bord de la route qu'avait suivie Mme de Châteaufort et attendit. Cependant, à l'heure convenue, Belle-Rose vit s'avancer Camille, qui gouvernait d'une main sûre un beau genêt d'Espagne.

—Êtes-vous prêt? lui dit le faux page.

Belle-Rose, pour toute réponse, sauta sur un cheval que Grippard tenait par la bride. Camille lâcha les rênes du genêt, et Belle-Rose piqua des deux à sa suite. Ils n'avaient pas fait un quart de lieue qu'ils entendirent un cavalier courant à bride abattue sur la route. Belle-Rose se retourna, et, dans le clair-obscur, il reconnut son frère qui arrivait sur lui comme la foudre.

—Cornélius est près de Claudine, Claudine m'envoie près de toi, lui dit
Pierre.

Belle-Rose lui tendit la main, et tous trois, penchés sur la croupe des chevaux, passèrent comme des fantômes. M. de Villebrais se dressa, un amer sourire éclaira son visage.

—Si Mme de Châteaufort me le livre, dit-il, je pourrai bien, au prix de l'homme, pardonner à la femme.

Il y avait entre Marchienne-au-Pont et Charleroi, sur la route la plus directe de Landely, un régiment de cavalerie dont il était impossible, après le coucher du soleil, de traverser le bivouac sans avoir le mot d'ordre. M. de Villebrais, qui n'ignorait pas cette circonstance, tourna au midi de Charleroi, passa la Sambre un peu au-dessous du camp, et se lança dans la campagne, du côté de Landely. Le ciel était pur, et la lune, qui montait à l'horizon, guidait sa marche rapide. Au bout d'une heure, il vit parmi les arbres, et de l'autre côté de la Sambre, qui s'épanchait entre deux rives sombres comme une ceinture d'argent, une lumière qui tremblait. M. de Villebrais fouetta son cheval, qui hennit de douleur et bondit sur le sable. D'autres hennissements lui répondirent sur les deux rives.