Cornélius intervint; mais Belle-Rose n'aurait pas cédé, si Suzanne elle-même ne l'eût prié de fuir pour l'amour d'elle.

—Moi, je demeure pour vous défendre, et quand j'aurai obtenu votre grâce, j'irai moi-même vous en porter la bonne nouvelle.

Cependant Geneviève était restée agenouillée à l'ombre du pilier; elle priait les mains jointes. On entendait dans le sanctuaire la voix du prêtre qui officiait et, sous les voûtes de la vieille chapelle, les bruits incertains et doux qui chantaient comme l'écho d'une mystérieuse prière. Le visage de Geneviève était tout trempé de larmes; les sanglots déchiraient sa poitrine, et ses mains amaigries se collaient à son coeur plein d'une indicible douleur.

«Mon Dieu, disait-elle, je vous ai offert ma vie comme une expiation, j'ai voulu boire jusqu'à la dernière goutte le calice amer que vous m'avez présenté, afin que mes péchés me fussent remis… J'ai prié, j'ai pleuré, j'ai souffert, et cependant, mon Dieu, je l'aime toujours!… O vous, mère divine du Christ, qui êtes tendre et miséricordieuse, vous à qui la douleur a enseigné la bonté, vous qui êtes secourable aux affligés, vous prendrez ma misère en pitié… Cet amour que je lui ai voué est maintenant pur de toute mauvaise pensée… C'est un asile dans lequel je me réfugie… C'est une autre vie dans ma vie… Voyez, mère de Dieu, j'assiste aux funérailles de mon coeur; je suis pleine d'angoisse, et mon âme crie vers vous dans cette solitude où je pleure. Qu'il soit heureux, sainte mère du Christ, et qu'elle soit heureuse, lui comme elle, elle comme lui, unis tous deux dans ma prière; elle est honnête, pure et radieuse comme l'un de vos anges, je suis une pauvre pécheresse qui ai marqué mes jours par mes fautes… Je n'ai plus d'espérance qu'en vous!… Il m'a pardonnée sur la terre, me pardonnerez-vous dans le ciel?

«Je souffre, mon Dieu! je souffre. Tout mon courage s'en est allé par les blessures de mon coeur… Je me sens mourir chaque jour; la vie est pour moi comme un désert… De tout ce que j'aimais il ne reste rien… ni lui, ni mon enfant… Dites, Vierge divine et sainte mère, n'est-ce point assez d'un si dur châtiment? Faites au moins que le bonheur lui sourie… écartez de son chemin toutes peines et donnez-les-moi… que j'en meure et qu'il vive… J'embrasse les pieds saignants de votre fils et les couvre de mes larmes; mon coeur est brisé… Miséricorde sur moi, mon Dieu!…»

En ce moment, on entendit sonner autour de la chapelle le galop de plusieurs chevaux qui s'éloignaient avec la rapidité de la foudre. Geneviève cacha sa tête entre ses mains.

—Perdu! mon Dieu! perdu! dit-elle.

Suzanne entra dans la chapelle; elle était un peu pâle, mais ses yeux brillaient de joie. Après avoir cherché quelques minutes, ne voyant rien, elle vida sa bourse dans un tronc et sortit. Une voiture l'attendait à quelques pas de là; elle y monta et reprit le chemin de Paris. Deux ou trois pauvres femmes qui étaient dans la chapelle la quittèrent lentement; le prêtre s'éloigna de l'autel, un bedeau vint qui éteignit les cierges, et toute lumière s'évanouit avec tout murmure; Mme de Châteaufort, glacée et folle de douleur, se traîna vers le porche; ses genoux tremblaient sous elle; comme elle approchait des portes entre-bâillées, elle chancela et tomba au pied d'un pilier. Il y avait par là un pauvre donneur d'eau bénite, vieux et couvert de haillons, qui entendit le bruit de sa chute; il s'avança vers elle et la souleva. L'air frais de la nuit ranima Geneviève; elle ouvrit les yeux et remercia le vieux pauvre.

—Ma bonne dame, lui dit-il, on va fermer la chapelle, il faut partir.

—Je suis faible, répondit la duchesse au mendiant, voulez-vous me conduire?