—A moi! dit un vieux pêcheur roulé dans sa cape de gros drap brun.
—Ouvre ta voile au vent; voilà deux gentilshommes qu'on poursuit.
Veux-tu les sauver? le veux-tu?
Le vieux marin et son fils sautèrent dans la barque et coupèrent l'amarre d'un coup de hache. Belle-Rose et Cornélius, emportés par leur élan, plongèrent dans l'eau qui jaillit autour des chevaux. D'un bond ils se jetèrent dans la barque; la voile se gonflait sous le vent du soir, elle s'inclina mollement sur la vague, la proue tournée vers la haute mer se releva légère comme un goëland et fendit l'eau qui la berçait. En ce moment le cheval de Bouletord pétrissait de ses pieds le sable humide et battait le flot qui se brisait contre son poitrail; un élan le porta plus loin, mais une lame le souleva et le fit rouler sur la plage. La Déroute, debout à la poupe de la barque, ôta son chapeau et salua le brigadier d'un éclat de rire. Bouletord regarda autour de lui; aucune barque n'était là. Ses hommes à cheval l'entouraient, allant et venant éperdus. Bouletord vit un mousquet aux mains de l'un d'eux, il l'arracha et coucha en joue le bateau fugitif. La silhouette noire des trois passagers se dessinait sur l'horizon, où le soleil venait de disparaître comme un roi dans un lit de pourpre et d'or. Le canon resta immobile un instant comme s'il avait été soutenu par une main de marbre, puis un éclair jaillit et le plomb siffla. Un cri sortit de la barque et l'une des trois ombres tomba les bras ouverts. Un sourire de joie fiévreuse illumina le visage de Bouletord.
—J'avais sa poitrine au bout du canon, dit-il; cette fois je n'ai pas tout perdu, et il jeta l'arme dans le flot qui montait jusqu'à son épaule.
Belle-Rose était étendu au fond de la barque; la balle était entrée un peu au-dessus du sein droit. Cornélius, plus pâle que le blessé, s'était jeté à genoux près de lui et cherchait à étancher le sang. La Déroute ne disait rien; sa figure était morne. La rapidité de cette vengeance semblait confondre sa pensée, qui venait de passer, en une minute, d'une joie extrême à une douleur sans borne. Il regarda Belle-Rose d'un air effaré; puis, tout à coup, se penchant vers lui, il toucha la blessure de ses doigts convulsifs.
Quand sa main fut rougie, il se leva, et secouant la rosée sanglante du côté de Bouletord, il s'écria d'une voix terrible:
—Le sang payera le sang!
XXXI
LE REVERS DE LA MÉDAILLE
Après avoir vu prendre à Belle-Rose, en compagnie de Cornélius et de la Déroute, le chemin de l'Angleterre, Suzanne s'était dirigée vers Paris. Son esprit, accoutumé aux choses mélancoliques et tourné vers les pensées tristes, se berçait cette fois de tendres rêveries; elle se sentait libre d'aimer, et dans cette âme honnête qui avait la limpidité du ciel, c'était une expansion qui la remplissait de joie. Elle ne doutait pas de ramener M. de Louvois à de meilleurs sentiments à l'égard de Belle-Rose, d'obtenir, non pas sa grâce, puisqu'il n'était pas coupable, mais sa justification, et tout le long de la route elle se créa mille chimères dorées qui lui rappelaient les enfantines espérances dont elle s'était si souvent enivrée dans le parc de Malzonvilliers. Quand elle entra dans son hôtel de la rue de l'Oseille, Claudine, qui l'attendait pleine d'impatience, la voyant radieuse, se jeta dans ses bras. Les deux amies s'embrassèrent, les yeux tout mouillés de douces larmes, et ce furent toute la nuit d'interminables conversations, toutes peuplées de châteaux en Espagne. On se bâtissait de petites retraites cachées au fond de Malzonvilliers; on voulait ensuite la gloire et le renom pour Belle-Rose; il rentrait en France, gagnait la faveur du roi, arrivait aux plus hauts grades militaires, et conduisait l'armée à la gloire. Cornélius n'était pas un homme à ne rien gagner dans cette moisson splendide; il avait sa bonne part dans tout cela; puis, quand il était monté au plus haut de l'échelle ambitieuse, on redescendait bien vite afin de se reconstruire la petite maisonnette au fond des bois où l'on était tout bonnement heureux. C'étaient alors des battements de mains, des cris de joie et des larmes de bonheur à croire que les deux amies allaient devenir folles. Le matin les surprit comme elles étaient encore occupées à mêler ces doux rêves, quand tout à coup le lourd marteau de la porte tomba sur le bouton de fer. Les deux amies tressaillirent et se pressèrent l'une contre l'autre, toutes tremblantes déjà. Un laquais vint avertir Mme d'Albergotti qu'un officier de la maison de M. de Louvois était en bas, qui demandait à lui parler. Suzanne et Claudine pâlirent, Claudine surtout, pour qui le nom du ministre était comme le symbole de la puissance inexorable et de la vengeance opiniâtre. Mais Suzanne lui pressa la main.