—Monsieur le comte, dit-il, vous aviez raison, et je n'avais pas tort.
Ils sont battus, mais ils m'ont tué.
—Tué! s'écria M. d'Assonville. Ah! j'espère, monsieur du Coudrais, que votre blessure…
—Ma blessure est mortelle, reprit le vieil officier. Un coup de feu m'a traversé le corps. Ma prudence m'est expliquée, à présent: c'était un pressentiment. Au revoir, capitaine!
M. du Coudrais laissa tomber sa tête, où flottaient les ombres du trépas, et les soldats passèrent. Jacques avait le coeur serré. Après l'éclat et les transports de la victoire, il venait d'assister au deuil d'une agonie. Il prit dans la direction de la rivière, la tête penchée et l'esprit malade. Combien déjà la paix de la maisonnette était loin! Il n'avait pas fallu deux journées pour que Jacques eût tué quatre ou cinq hommes et qu'il en eût blessé sept ou huit autres. Tout en marchant au milieu des cadavres, ses yeux tombèrent sur ses mains: elles étaient humides et rouges encore; tout son corps frissonna. Quelle route allait-il donc suivre pour arriver jusqu'à Suzanne, et quelles sanglantes prémices son amour venait-il de lui offrir? Jacques foulait en ce moment l'endroit où la mêlée avait été le plus furieuse, la terre était jonchée de morts; au milieu des Hongrois étendus, ses regards vagues et distraits rencontrèrent un soldat qui, tombé à vingt pas de la Ternoise, cherchait à se rapprocher du rivage. Le Hongrois rampait sur les mains et les genoux, se traînait l'espace de quelques pieds, puis s'abattait. Jacques courut à lui et le souleva.
—De l'eau! de l'eau! dit le Hongrois, dont la face était souillée de sang coagulé; de l'eau! je brûle!
Jacques le transporta sur le bord de la Ternoise, et présenta à ses lèvres ardentes un chapeau rempli d'eau.
Le Hongrois trempa son visage dans cette eau froide et but avidement.
—J'ai du feu dans la gorge, et mes lèvres sont comme deux fers rouges, disait-il en léchant les bords humides du chapeau.
Jacques l'adossa contre un tronc d'arbre et lava son visage. Le Hongrois
avait reçu un coup de sabre sur la tête et une balle dans le ventre.
Quand la boue et le sang effacés laissèrent les traits à découvert,
Jacques poussa un cri. Le blessé leva les yeux sur lui.
—Ah! tu me reconnais à présent, dit-il avec un rire amer. Quand tu m'as soulevé, je n'ai rien dit, j'avais soif… maintenant, achève-moi si ça t'amuse.