—D'autres se souviendront.
—Eh bien! madame, si par hasard vous trouviez l'attente trop longue, vous savez que vous pouvez en toute chose compter sur mon dévouement.
La visite de M. de Pomereux rendit à Suzanne le calme qu'elle avait perdu, et pleine de courage, maintenant que Belle-Rose vivait, elle eut foi dans l'avenir. Il y avait dans le couvent des dames bénédictines une jeune pensionnaire que sa famille poussait à prendre le voile. C'était la seule dont les soins eussent touché Suzanne et dont elle eût supporté les caresses durant les trois jours sombres qui suivirent la nouvelle apportée par M. de Pomereux. Gabrielle de Mesle s'était attachée aux pas de Suzanne, pleurait avec elle et l'embrassait en lui prodiguant les noms les plus doux. C'était la seule consolation qu'elle pût lui donner, mais c'était la seule aussi que Suzanne voulût accepter. Il arriva donc que les liens de la plus tendre affection se nouèrent entre elles sans qu'aucune des deux y eût songé d'abord. Gabrielle pouvait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle était élancée et blanche comme un lis, et blonde comme ces portraits de Vierge qu'on voit dans les églises. Sa tête, d'un ovale harmonieux, était presque toujours inclinée sur sa poitrine, qu'elle avait étroite et amaigrie; sa taille fléchissait comme un roseau, et quand elle passait dans l'ombre des charmilles avec sa robe blanche et son beau front penché, on la pouvait prendre pour l'un de ces anges sveltes que les statuaires sculptent autour des bénitiers. Gabrielle avait le sourire et le coeur d'un enfant; mais une accablante tristesse dévorait sa vie et tarissait les sources de sa pure jeunesse. Quand elle arrêtait ses yeux limpides sur Suzanne, leur regard tendre et mélancolique allait jusqu'au coeur de son amie; mais quand Suzanne lui demandait la cause de ce morne abattement où elle était toujours plongée, la pauvre fille détournait la tête et l'on voyait de grosses larmes glisser sur l'albâtre de ses joues. D'étranges frissons la prenaient parfois des pieds à la tête; elle rougissait, pressait ses tempes de ses deux mains, passait ses doigts blancs dans ses longs cheveux et se prenait à courir comme une folle dans les jardins. Un quart d'heure après, on la trouvait couchée dans l'herbe, le visage sur ses genoux, abîmée dans d'inexplicables rêveries. Elle était d'une douceur angélique et souffrait sans se plaindre tout ce qu'il lui fallait endurer de la supérieure, qui l'avait en aversion. Gabrielle alla vers Suzanne, parce que Suzanne souffrait; Suzanne alla vers Gabrielle, parce que Gabrielle était faible et opprimée. Une nuit que Suzanne dormait dans sa chambre, elle fut tirée de son sommeil par de légers soupirs qui partaient du pied de son lit. Il lui semblait que le bois craquait sous la pression d'un corps étranger. Elle ouvrit à demi les yeux et vit, à la mourante lueur d'une veilleuse, une forme blanche qui était assise à ses pieds, immobile et raide comme une statue. Bien qu'elle fût naturellement courageuse, Suzanne frissonna et sentit une sueur glacée mouiller ses tempes; elle se dressa pour mieux voir le fantôme qui étendait vers elle ses deux mains. Elles étaient si transparentes qu'elles semblaient fluides; l'une d'elles se posa sur le bras de Suzanne, qui tressaillit jusqu'au coeur à son contact humide et froid. Mais comme Suzanne s'était penchée en avant, elle reconnut Gabrielle qui la regardait de tous ses yeux démesurément ouverts. La pauvre enfant avait la tête nue; ses longs cheveux, qu'elle avait fort beaux, descendaient sur sa poitrine et encadraient son visage, qui avait l'aspect du marbre; elle était à demi vêtue d'un peignoir qui flottait autour de sa taille et lui donnait l'apparence d'une ombre. Ses dents claquaient sous ses lèvres blanches.
—J'ai peur, dit-elle en tendant vers Suzanne ses mains suppliantes.
—Oh! mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Suzanne en prenant les deux mains de Gabrielle, qu'elle chercha à réchauffer contre son sein.
—J'ai peur, répéta la jeune fille, dont les yeux brillaient d'un éclat fiévreux.
Suzanne crut d'abord qu'une sorte de délire avait chassé Mlle de Mesle de son appartement; elle la couvrit de quelques vêtements, alluma une bougie et la fit asseoir à son côté. Gabrielle la suivait d'un regard brillant et inquiet comme celui des oiseaux; mais quand la lumière se fut répandue dans la chambre, et qu'elle eut entendu à plusieurs reprises la voix de son amie, elle se jeta tout à coup dans ses bras et fondit en larmes.
—Je vais mourir! je vais mourir! mon Dieu! sauvez-moi! dit-elle.
Ces paroles, et plus encore l'accent qu'elles avaient dans la bouche de la pauvre fille, remplirent de pitié le coeur de Suzanne. Elle appuya la tête de Gabrielle sur son épaule et la couvrit de baisers en l'appelant des noms les plus doux, comme on fait d'un enfant.
—Vous êtes une petite folle, calmez-vous, dit-elle; n'êtes-vous pas près de moi? que craignez-vous?