—Ça se trouve très à propos, répondit la vieille, qui ne mit pas un instant en doute le petit conte si lestement improvisé par la Déroute; nous avons tout justement un joli cabinet à louer où vous serez merveilleusement bien.
Ce joli cabinet était un affreux taudis percé sous les combles et tout peuplé de rats qu'on entendait s'ébattre derrière la charpente disjointe, crevassée et toute branlante; on y grillait en été, on y gelait en hiver; il y avait pour tout mobilier un méchant grabat, une chaise boiteuse, un coffre ouvert qui tenait lieu d'armoire, et une table cassée dont le tiroir était perdu. Mais de la fenêtre on planait sur les terrasses, les cours et les promenades du couvent. La Déroute affirma sur son honneur qu'il n'avait jamais vu un réduit si charmant ni si bien fourni de toutes les commodités de la vie; il s'étonna qu'on pût céder un tel appartement pour deux écus de six livres, et déclara que rien ne manquerait plus à son contentement si la bonne dame voulait bien se charger elle-même de tenir en ordre son logis. Un troisième écu de six livres appuya cette ouverture, et la vieille ne manqua pas d'accepter. La Déroute s'empressa de rester sur l'heure dans le taudis, afin de témoigner de sa vive satisfaction; la vieille se retira, et l'honnête sergent ayant soigneusement verrouillé la porte, courut à son poste d'observation. De la distance où il se trouvait, les arbres avaient quelque peu l'air d'arbrisseaux, mais la Déroute en aurait pu compter les feuilles. Il resta contre la fenêtre jusqu'à la tombée de la nuit et y revint le lendemain au point du jour; il ne la quitta que pour avaler un morceau que la vieille lui avait apprêté et qu'il déclara le plus succulent du monde, et encore jeta-t-il à la dérobée un regard sur les promenades. Ce manège dura trois jours. La Déroute avait bien vu trente ou quarante religieuses, vingt novices, autant de pensionnaires, mais aucune ne ressemblait à Mme d'Albergotti. La Déroute enrageait. Enfin, le quatrième jour, au matin, il aperçut une religieuse dont la tournure le fit tressaillir au premier pas qu'elle avança sur la terrasse. Le sergent se pencha autant qu'il put en dehors de la fenêtre, écarquilla ses yeux et battit des mains. La religieuse venait de se retourner, et il l'avait parfaitement reconnue. La voir était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout. On savait bien où soupirait la victime; il s'agissait de l'en tirer. C'est à quoi la Déroute employa son imagination. La solitude du lieu où il habitait comme un reclus et le grand désir qu'il avait de complaire à Belle-Rose lui furent d'un grand secours pour arriver à ce but. Il commença par dépêcher son aide de camp Grippard à Bouletord, avec mission de se faire recevoir dans le digne corps de la maréchaussée. C'était un honnête moyen de pénétrer les secrets du maréchal des logis, et d'être prévenu au cas où l'on comploterait d'enlever Mme d'Albergotti pour la transporter dans quelque autre couvent. Quant à lui, il se résolut à entrer dans la maison des dames bénédictines sous l'habit de jardinier. Il en était là de ses beaux projets quand Belle-Rose, Cornélius et Claudine arrivèrent. La Déroute avait eu soin, en partant, de laisser à Cornélius une adresse sûre où il pourrait le rencontrer: c'était une auberge de la rue des Bourgeois-Saint-Michel, à l'enseigne du Roi David. On y voyait une espèce de Turc jouant de la harpe et dansant devant un baldaquin que le peintre avait revêtu d'une belle couleur jaune. La Déroute s'y rendait tous les soirs sous divers costumes, et y passait une heure ou deux à voir les habitués du lieu battre les cartes et les dés. Le soir où Cornélius entra à l'hôtellerie du Roi David, il eut quelque peine à reconnaître le sergent, qui s'était affublé d'une perruque noire et d'une barbe magnifique avec un pourpoint de crin orné de sa ceinture, à laquelle pendait une grosse rapière. Belle-Rose attendait dans la rue, le nez dans un manteau et un chapeau sur les yeux.
—Je sais où elle est, lui dit la Déroute aussitôt qu'il l'aperçut; et tout d'une haleine il lui conta ce qu'il avait fait. Belle-Rose lui sauta au cou et l'embrassa tout net.
—Nous voilà trois, dit-il; il n'y a ni grilles, ni murailles, ni portes, ni serrures, qui puissent nous arrêter; j'y perdrai plutôt ma tête.
—Une de perdue, trois de coupées, dit tranquillement la Déroute.
Il fallut d'abord s'occuper de prendre un logement où les visites importunes ne fussent point à redouter. Belle-Rose nomma tout de suite M. Mériset.
—J'y suis allé trop souvent pour qu'on songe à m'y chercher, dit-il.
Et ils prirent en compagnie le chemin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. A la vue de Belle-Rose, M. Mériset témoigna une surprise qui tenait de l'ébahissement.
—Et la Bastille? murmura-t-il d'une voix étouffée.
—Eh bien! quoi, la Bastille?