—Non! alors il nous reste l'espoir de devenir intendant. Bon métier!
Sais-tu voler, Jacques?

Jacques pâlit et se leva.

—Monsieur! dit-il d'une voix étranglée par l'émotion.

M. d'Assonville le regarda sans qu'un muscle de son visage tressaillît.
Jacques passa ses mains dans les longues boucles de ses cheveux blonds.
Un soupir profond sortit de sa poitrine et il se rassit.

—Pardonnez-moi, monsieur le comte, reprit-il; je ne m'attendais pas à cet outrage de vous qui avez dormi dans les bras de mon père! Vous avez voulu sans doute me punir d'avoir si promptement oublié la distance qui existe entre nous, mais vous l'avez fait méchamment, monsieur le comte. Vous n'avez pas le désir de me venir en aide, je le vois bien. Je prendrai donc conseil des circonstances; mais, quoi qu'il puisse advenir et dans quelque situation que je me trouve, croyez-le bien, jamais je n'oublierai que j'ai, pour me juger, mon Dieu là-haut et mon père là-bas.

—Tu es un brave et loyal garçon, mon ami Jacques, et je suis fier de presser ta main, répondit M. d'Assonville; j'ai voulu t'éprouver, et maintenant que je sais ton âme aussi ferme que ton bras est fort, je te parlerai en homme. Tu n'as rien à faire dans les chevau-légers. Serais-tu le plus instruit, le plus hardi et le plus intelligent soldat de la compagnie, le plus mince cadet de famille expédié de Paris par la cour te passerait sur le corps: Tu n'as rien à faire non plus à Paris. Avec une conscience trempée comme l'acier on n'arrive à rien, à moins d'être duc et pair tout au moins. Reste soldat: les soldats peuvent garder l'honneur pur; mais entre dans l'artillerie. Là seulement un homme qui a de la vaillance, de la conduite et quelque savoir peut se pousser, ne fût-il pas gentilhomme. Tu as de la jeunesse et une tournure qui valent bien quelque chose, Dieu fera le reste: il y a mille hasards entre toi et le but, mais Suzanne est au bout du chemin! J'ai un frère qui commande une compagnie de sapeurs à Laon, je te donnerai une lettre pour lui. C'est un autre moi-même; le fils de Guillaume Grinedal ne sortira pas de la famille.

Jacques prit les mains de M. d'Assonville et les baisa sans pouvoir parler. Le lendemain, portant dans une bourse les quinze louis d'or que lui avait donnés le capitaine, et monté sur un bon cheval bien équipé, il quitta l'abbaye.

—Voici la lettre, lui dit M. d'Assonville; si tu as quelque regret de me quitter, j'en ai tout autant de te perdre; mais il faut que tu arrives à Malzonvilliers, et le plus court chemin passe par Laon. Va donc à Laon. Si jamais tu as besoin de moi, tu me trouveras. Adieu, mon ami.

Jacques pressa la main du capitaine et piqua des deux pour ne pas lui laisser voir que ses yeux se remplissaient de larmes. Il avait déjà l'orgueil du soldat.

V