M. de Pomereux s'élança, et les estafiers, tout consolés, le suivirent mêlés aux laquais. Entre Bouletord et Belle-Rose il y avait, au moment où le comte avait provoqué le capitaine, un demi-quart de lieue à peu près; les deux troupes luttaient de vitesse. Au détour d'un petit tertre, la Déroute mit pied à terre.
—Prenez mon cheval, dit-il à Belle-Rose, il est plus dispos que le vôtre, n'ayant porté que moi.
Grippard imita la Déroute en faveur de Cornélius. Le troc fut fait en deux secondes, et les jeunes gens mirent leurs éperons dans le ventre des chevaux, qui s'élancèrent avec une énergie désespérée. Ce fut un dernier effort, l'élan dura cinq minutes; au bout de ce temps, les chevaux, essoufflés, buttèrent coup sur coup. Bouletord gagnait de l'espace à chaque bond. On le voyait au clair de lune courir le pistolet au poing et la bride aux dents, fouettant son cheval du plat de son épée. Entre Bouletord et ses archers, il y avait une centaine de pas de distance. La Déroute et Grippard, qui marchaient ensemble, formaient en quelque sorte l'arrière-garde des fuyards. Comme ils sortaient d'un petit bois, la Déroute vit dans la plaine les grandes murailles blanches d'une abbaye dont le clocher se dessinait sur le ciel pâle. A cette vue, Bouletord, qui devina l'intention des fugitifs, poussa un cri de rage, et piquant son cheval de la pointe de son épée, le lança ventre à terre. Ses archers l'imitèrent; leur troupe rapide semblait dévorer le sentier. La Déroute mesura du regard la distance qui s'étendait entre Belle-Rose et l'abbaye; elle était telle que Bouletord devait atteindre le capitaine avant qu'il l'eût franchie. Les chevaux des fugitifs trébuchaient à chaque élan.
—Voici l'heure, dit le sergent.
Il arrêta son cheval, prit le mousquet pendu à l'arçon de la selle et l'arma. Quand la Déroute se tourna vers Bouletord, une expression terrible se peignit sur son visage. Il abaissa le mousquet et tint son ennemi couché en joue l'espace de dix secondes; le bras semblait de fer comme le canon, tant il était immobile. Quand Bouletord ne fut plus qu'à trente pas environ, le coup partit. Bouletord lâcha les rênes et tomba sur le cou du cheval. Sa main crispée saisit la crinière et s'y noua; le cheval effaré arriva comme une flèche et passa devant la Déroute, emportant son cavalier, dont la tête livide battait ses flancs. La balle avait frappé au front le maréchal des logis. Au bout de cent pas, le cadavre glissa sur l'encolure luisante, sa main se détendit, et Bouletord vint rouler tout sanglant aux pieds de Belle-Rose, qui saisit le cheval par la bride et l'arrêta. M. de Charny suivait Bouletord à la tête des archers. Grippard, on le sait, s'imaginait qu'en toute chose, ce qu'il avait de mieux à faire, c'était d'imiter la Déroute. Au moment donc où la Déroute prit son mousquet, Grippard décrocha le sien; quand la Déroute eut couché Bouletord en joue, Grippard chercha quelqu'un à mettre au bout de son canon. M. de Charny se trouva là tout justement. Après le coup du sergent, Grippard, en homme consciencieux, pressa la détente du doigt. Mais le cheval de M. de Charny s'étant cabré à la première explosion, la balle de Grippard, qui devait frapper M. de Charny en plein corps, atteignit la bête au poitrail. Le cheval tomba sur ses jarrets, se releva et tomba de nouveau, entraînant M. de Charny dans sa chute. La maréchaussée, voyant ses deux chefs par terre, s'arrêta brusquement; deux ou trois archers quittèrent l'étrier pour porter secours à M. de Charny, les autres lâchèrent leurs mousquets sur la Déroute et Grippard; mais Grippard et la Déroute couraient déjà du côté de l'abbaye; les balles sifflèrent à leurs oreilles, et ce fut tout. M. de Pomereux, à la tête de ses laquais, caracolait à la suite des archers et paraissait prendre un vif intérêt aux incidents de cette escarmouche. On l'aurait dit au théâtre, assistant à la première représentation d'une comédie nouvelle. Aussitôt qu'il fut auprès de M. de Charny, il mit pied à terre et vint s'informer honnêtement de l'état de sa santé.
—Quand vous êtes tombé, monsieur, j'ai eu grand'peur, lui dit-il; mais, à ce que je puis voir, vous n'êtes point blessé.
—Point du tout, répondit M. de Charny d'un ton bourru.
—C'est un coup de fortune, monsieur; car, en vérité, il faut rendre justice au talent de ces gaillards-là. J'y suis pour un cheval de mille écus, qui s'est fait tuer avec une générosité tout à fait estimable. Il est fâcheux que ce pauvre Bouletord n'ait point eu un cheval aussi vertueux.
—Eh! monsieur, au lieu de discourir, il me semble que vous feriez mieux de galoper! s'écria M. de Charny.
—C'est un point sur lequel j'ai le regret de n'être point d'accord avec votre seigneurie. Certainement, je ne suis point tout à fait mort comme ce pauvre diable de Bouletord, que je vois là-bas couché comme un tronc d'arbre, mais je ne vaux guère mieux.