Le lendemain l'évêque de Mantes arriva dans les murs de l'abbaye; les jours de visites pastorales étaient des jours de fête pour toute la communauté; les pauvres des villages voisins accouraient de bonne heure autour des portes, où l'on faisait des distributions d'aumônes; les malades se faisaient transporter sur le passage du saint homme qui les bénissait; il baptisait les petits enfants, confessait les nonnes, et tous les notables du pays venaient lui présenter leurs compliments en le priant d'appeler les bénédictions du ciel sur les moissons ou sur les semailles, selon le temps. La multitude qui encombrait la chapelle de l'abbaye et tous les environs rendait la surveillance bien difficile. Pour quiconque eût voulu quitter le couvent, seul et mêlé à la foule, il y avait peu de risque à courir; mêlé à la suite de l'évêque, il n'y en avait plus. La Déroute ne manqua pas d'attirer au logis des réfugiés le cocher qui avait un si grand faible pour les histoires militaires.

—Il y a là-haut, lui dit-il, un gros pâté de venaison et du vin d'Orléans qui vous attendent: si l'appétit vous est venu au grand air, nous déjeunerons ensemble, et, tout en démolissant le pâté, je vous conterai le siège d'Arras, par M. de Turenne.

Le cocher confia ses chevaux au premier valet qui se trouva sous sa main, et courut s'enfermer avec la Déroute. Le pâté fut décoiffé, on déboucha les bouteilles, et dès les premières rasades le récit commença. Tandis que la Déroute traitait le cocher, Grippard, qui avait ses instructions, traitait un piqueur. Quant à Belle-Rose, il écrivait une lettre à Suzanne. Vers le soir on prépara les équipages de monseigneur: les ecclésiastiques montèrent dans les carrosses, et les laquais se tinrent prêts, la main à la crinière des chevaux. En ce moment la Déroute courut chercher Belle-Rose.

—Hé! capitaine, lui dit-il, le tour est fait, hâtez-vous.

Belle-Rose entra dans la chambre du sergent. Le cocher, tout déshabillé, dormait comme un bienheureux sur le lit de la Déroute, qui riait de tout son coeur. Les habits étaient proprement étalés sur une chaise.

—Il est gris comme un Suisse, dit le sergent; et afin qu'il ne lui prît pas fantaisie de se réveiller, j'ai mêlé une infusion de pavots à mon petit vin d'Orléans. Ainsi ne vous gênez pas, il n'aura garde d'entendre.

Belle-Rose s'habilla lestement; le cocher était à peu près de sa taille et blond comme lui; il s'enfonça le chapeau jusqu'aux yeux et descendit l'escalier. On commençait à crier après lui au moment où il parut dans la cour; il se dirigea vers le carrosse de l'évêque, et grimpa sur le siège comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie. Comme Belle-Rose tournait les talons, Grippard entra tout doucement chez la Déroute.

—C'est fini, lui dit-il.

La Déroute le remercia et disparut. L'évêque était monté dans son carrosse, Belle-Rose toucha les chevaux du fouet et l'attelage partit. On allait grand train; des valets armés de torches couraient au-devant de la voiture, éclairant la route. A un quart de lieue de l'abbaye, Belle-Rose remarqua sur le revers de la chaussée des gens d'assez mauvaise mine qui regardaient curieusement le cortège. Il se souvint des avertissements de M. de Pomereux, appliqua un coup de fouet à ses chevaux et passa sans être inquiété; la livrée de monseigneur l'évêque le protégeait. On relaya à Meulan, et vers minuit on arriva à Mantes. La première personne que Belle-Rose aperçut dans la cour du palais épiscopal, ce fut la Déroute qui descendait de cheval en costume de piqueur.

—C'est encore toi! s'écria-t-il, ne sachant s'il devait rire ou gronder.