Et, dans un accès de tendresse folle, oubliant le voeu qui la séparait du monde, elle baisa Belle-Rose au front. Mais ce baiser de mère était si chaste, que l'ange gardien de Geneviève dut l'abriter de ses ailes et le voir sans rougir.

—Est-il ici? demanda Geneviève, dont les yeux humides ne pouvaient se détacher de ceux de Belle-Rose.

Belle-Rose souleva une portière, et prenant Gaston par la main, il le conduisit dans l'oratoire. Geneviève poussa un cri qui eut son écho dans le coeur du soldat; elle prit l'enfant dans ses bras et le couvrit de baisers. Ses joues étaient inondées de larmes. L'enfant, qui la reconnut, roula ses bras autour du cou de l'abbesse et se mit à pleurer en l'embrassant, parce qu'elle pleurait. Il l'appelait son amie, ne sachant pas qu'elle était sa mère, et ne se lassait pas de la presser de ses petites mains.

—C'est notre mère à tous, dit Belle-Rose à Gaston, appelle-la ta mère.

Geneviève remercia Belle-Rose d'un regard, et le doux nom de mère vint aux lèvres de l'enfant. Geneviève l'aspira dans un baiser.

—Vous m'avez rendu plus que la vie, dit-elle tout bas à Belle-Rose, vous m'avez rendu la paix.

Quelques mois se passèrent dans une solitude profonde; les jours fuyaient comme l'eau pure d'un ruisseau entre des rives verdoyantes; le bonheur les emplissait tous. Cependant il arrivait parfois que Belle-Rose regardait d'un air rêveur les grands horizons fauves où se noyaient dans la brume les clochers des villes lointaines. Quand, par hasard, un escadron passait dans la campagne, clairons en tête et drapeau au vent, il suivait des yeux la marche guerrière; ses joues se coloraient à l'aspect des armes luisantes et des chevaux superbes; ses narines frémissaient, un souffle impétueux gonflait sa poitrine, et quand l'escadron disparaissait derrière un pli de terrain, il écoutait encore le bruit des fanfares et cherchait dans l'espace l'ombre des drapeaux flottants. Ces jours-là, Belle-Rose restait triste et soucieux. Tous ces braves soldats qui allaient si fièrement sur le chemin de la guerre avaient devant eux la gloire, des titres et des honneurs. Leurs bras vaillants défendaient la patrie; l'espoir rayonnait sur leur vie, et leur mort même était utile. La Déroute prenait et reprenait des citadelles de gazon; mais quand un régiment défilait sur la route voisine, il courait à sa rencontre, le suivait quelque temps et revenait inquiet et taciturne.

—Mordieu! disait-il, je vis comme un moine. Ces gaillards-là vont se faire tuer. Quelle chance!

Sur ces entrefaites, Suzanne mit au monde une belle petite fille qui était rose et blanche. Le père la prit dans ses bras et l'éleva vers Dieu, après l'avoir embrassée avec des larmes de joie. La mère oublia ses souffrances pour sourire à son mari, et tous deux sentirent à cette vue leur amour s'accroître encore et s'épurer. L'enfant fut tenu sur les fonts baptismaux par Geneviève, qui lui donna son nom; entre les trois femmes qui l'entouraient, c'était à qui lui prodiguerait le plus de soins; Belle-Rose ne se lassait pas de le voir, et Suzanne de le caresser; les premiers murmures que l'enfance bégaye entre des sourires les ravissaient, et c'était pour le père et la mère, fous de tendresse, des extases infinies quand la petite fille avait, de ses lèvres innocentes, balbutié un de ces noms charmants si pleins de douceurs qu'ils consolent de tout. Quelque temps Belle-Rose se laissa bercer par cette joie, mais la présence de cette enfant rendit bientôt à son impatience sa première vivacité. Il fallait à cette fille un nom et un état dans le monde; après lui avoir donné la vie, ne devait-il pas lui donner la liberté? le jardin d'une abbaye pouvait-il être son univers? Ces pensées troublaient parfois la sérénité de Belle-Rose, mais quand Suzanne le voyait trop soucieux, elle mettait la petite Geneviève sur ses genoux en s'asseyant elle-même à ses pieds. Belle-Rose souriait à la mère et à l'enfant, oubliait tout un instant, et revenait bien vite à son idée fixe aussitôt qu'il était seul. Cependant le printemps de 1672 fleurissait. La France était puissante et prospère au dedans, crainte et respectée au dehors. Son influence dominait en Europe. Elle avait l'autorité du génie et la prépondérance des armes. Si un instant, vers le commencement de 1668, elle avait été contrainte de reculer devant la quadruple alliance de l'Espagne, de la Hollande, de l'Angleterre et de la Suède, et de consentir au traité d'Aix-la-Chapelle, arrêtée au coeur de ses conquêtes par cette ligue formidable, elle avait conçu l'espérance et le pressentiment de ses victoires à venir. Louis XIV n'avait rien oublié. Au milieu des magnificences de son règne et la pompe d'une cour qui était sans rivale dans l'univers, il se souvenait de cette mortelle injure que lui avait faite Van Benning, échevin d'Amsterdam, alors qu'il était, en quelque sorte, venu lui signifier de ne pas aller plus loin. Tandis qu'un peuple de gentilshommes emplissait les galeries de Versailles et de Saint-Germain, les gazetiers de la Hollande n'épargnaient au jeune roi ni le dédain, ni le sarcasme. Des médailles outrageantes avaient été frappées, et on prétendait que sur l'une d'elles Van Benning s'était fait représenter avec un soleil et cette devise en exergue: In conspectu meo stetit sol. Louis XIV attendait. Il savait que son heure était proche, et il voulait une vengeance éclatante. De 1668 à 1672, les années s'écoulèrent en préparatifs. L'Europe étonnée et la Hollande inquiète surveillaient ces apprêts. On sentait la guerre dans l'air, et l'on ne savait pas où la guerre éclaterait. La marine, augmentée par le grand Colbert, s'était exercée dans les guerres lointaines de Candie et d'Alger, et dans des colonisations plus lointaines encore, le drapeau de la France flottait sur toutes les mers. Les amiraux étaient Tourville, Duquesne, d'Estrées; les chefs d'escadre: Jean Bart et Duguay-Trouin. Le maréchal de Créqui punissait le duc de Lorraine, Charles IV, de sa versatilité. La province est conquise au milieu d'une paix profonde, et la France, en se saisissant d'une province frontière, coupe toute communication entre la Franche-Comté et les Pays-Bas. C'était beaucoup déjà, ce n'était pas tout encore. Il fallait détacher le roi d'Angleterre, Charles II, de l'alliance hollandaise nouée par le chevalier Temple. C'est la duchesse d'Orléans, sa soeur, la jeune et belle Henriette, qui se charge des négociations. Son voyage fut une promenade triomphale. Là cour de Charles II était la plus galante et la plus dissolue du monde; il eut de l'or à flots pour payer ses fêtes et ses maîtresses. L'habileté de Colbert, de Croissy et l'influence d'Henriette l'emportèrent sur les véritables intérêts de la politique anglaise, et par trois traités successifs, le roi Charles II promet cinquante gros vaisseaux et six mille hommes pour la guerre continentale. Il aura, lui, trois millions par an, et la nation quelques-unes des îles hollandaises. La Suède est ramenée à prix d'argent, et du côté de l'Allemagne, Louis XIV conclut des traités de neutralité ou de ligue offensive avec les évêques d'Osnabruck et de Munster, l'électeur de Cologne et le duc de Brunswick-Lunebourg.

L'infatigable activité de Louvois, qui ne laissait pas d'être un grand ministre, malgré ses défauts, avait porté l'armée à cent quatre-vingt mille hommes; on ne l'avait jamais vue si forte et si bien organisée; il l'avait pourvue d'un formidable instrument de mort, la baïonnette, et la discipline la plus sévère régnait parmi les troupes. Quant aux généraux, c'étaient les mêmes qui, en 1668, avaient conquis toute la Flandre espagnole en deux mois: Créqui, Turenne, Condé, Grammont, Luxembourg. Colbert avait porté le nombre des vaisseaux de haut bord à cent; le magnifique bassin de Brest était creusé, et l'habile ministre avait créé quatre autres arsenaux de marine: Rochefort, Le Havre, Dunkerque et Toulon. Tout était prêt pour la guerre, la France avait la main sur la garde de son épée. Cependant la Hollande, confiante dans ses lagunes et dans ses digues, laissait tomber en ruine ses places fortes démantelées; le parti des républicains rigides l'emportait; les deux frères de Witt et le grand Ruyter, qui ne voyaient qu'une île dans la Hollande, gouvernaient, et ne songeant qu'à la mer, dédaignaient l'armée, composée au plus de vingt-cinq mille mauvais soldats. A toute heure des régiments français s'acheminaient vers les places frontières où l'incendie allait s'allumer. Arras, Béthune, Le Quesnoy, Landrecies, Maubeuge, Saint-Pol, Saint-Omer étaient encombrées de troupes. Des milliers de gentilshommes accouraient de tous les points de la France, jaloux de faire leurs premières armes sous un prince qui pouvait dire: L'État, c'est moi. Quelque chose de tous ces bruits arrivait aux oreilles de Belle-Rose, que le sentiment de son inaction écrasait; il demandait partout et en toute occasion des détails sur les préparatifs qui donnaient au royaume l'apparence d'une grande ruche guerrière. M. de Pomereux, qui le visitait parfois dans sa retraite, lui racontait tout ce qu'on disait à Versailles et à Chantilly des projets du roi; il lui parlait des camps qui s'asseyaient aux bords de la Sambre et de l'enivrement qui gagnait de proche en proche la chaumière et le château. L'enthousiasme était partout. Chaque jour augmentait la fièvre qui consumait Belle-Rose. Dans le silence de ses rêveries, il se demandait s'il était destiné à vieillir et à mourir dans l'obscurité d'une abbaye, s'il ne devait pas compte de sa jeunesse et de sa vie à la France, si l'épée que M. de Nancrais lui avait passée à la ceinture était condamnée à rester au fourreau, et s'il ne valait pas mieux être tué tout d'un coup que d'attendre patiemment des jours oisifs et l'oubli. Dans la position que lui avaient faite les événements, le repos le perdait. M. de Louvois n'était pas de ces hommes en qui le temps use la mémoire; pour combattre et vaincre sa force, il fallait une force rivale; la lutte pourrait dompter, sinon détruire sa haine. Belle-Rose se souvenait avec un trouble délicieux des émotions et des hasards de la guerre; il voyait passer devant ses yeux l'image animée et bruyante des camps, il entendait hennir les chevaux et sonner les trompettes. L'armée était sa famille, et la guerre sa patrie. Il avait voulu conquérir par l'épée un nom et sa place au grand jour; devait-il s'arrêter au début de sa carrière et se coucher dans l'oisiveté comme dans un linceul? La Déroute se mordait les poings aux récits anticipés de cette guerre dont toutes les imaginations étaient préoccupées; il estimait le sort des recrues le plus heureux du monde, et aurait donné de grand coeur sa hallebarde de sergent pour avoir le droit de marcher aux frontières; Grippard faisait chorus avec la Déroute, oubliant qu'il avait quitté le régiment pour vivre de ses petites rentes. Quand la conversation tombait sur les campagnes, terrain qu'au demeurant elle n'abandonnait guère, Grippard se souvenait bien du froid qu'on souffre au bivouac, de la pluie et des marches forcées avec cinquante livres sur le dos, des biscaïens qui brisent les jambes, des boulets qui coupent le corps en deux, des coups de sabre et de la mitraille, de la faim qu'on endure; mais il finissait toujours par trouver que la Déroute avait raison, et ne parlait rien moins que de conquérir le saint-empire. Belle-Rose et la Déroute, par un accord tacite, évitaient de causer ensemble sur ce chapitre-là; ils redoutaient tous deux le choc de leurs impressions. Il en était de même entre Cornélius et Belle-Rose. Malgré son flegme naturel, l'Irlandais ne pouvait entendre parler de bataille sans frémir d'impatience; son pays était engagé dans la cause de la France; il était homme d'épée et le repos lui répugnait. Il y avait donc en ce moment-là, dans les murs de Sainte-Claire d'Ennery, quatre soldats que les mêmes ardeurs dévoraient à des degrés différents. Ils regardaient du côté de l'horizon, tout prêts, sans se l'être dit, à rompre leurs liens. Suzanne et Claudine pressentaient leurs résolutions, sans que Belle-Rose et Cornélius se fussent ouverts à elles. Elles se communiquaient leurs inquiétudes, et, ne pouvant ni prévoir ni empêcher les événements, elles attendaient. Une dernière visite de M. de Pomereux précipita le dénoûment. On était alors à la fin du mois d'avril 1672.