Belle-Rose et les braves jeunes gens qui l'accompagnaient ne s'effrayèrent pas de la différence du nombre. Poussant leurs chevaux, ils abordèrent résolument l'ennemi aux cris de: Vive le roi! Leurs pistolets étant mouillés, l'épée seule leur restait: mais ils la maniaient en gens de coeur. Un instant on put croire que cette poignée d'hommes allait être anéantie par ces trois escadrons. Mais il arriva ce qui arrive souvent dans ces périlleuses circonstances: l'audace des uns intimida les autres. Les Hollandais exécutèrent une décharge et se débandèrent aussitôt. Les pieds des chevaux mordirent sur le rivage, et les quarante cavaliers s'élancèrent sur l'ennemi. On se joignit corps à corps, et la mêlée devint terrible.
—Nous sommes entre l'eau et le feu! dit la Déroute, dont la bonne figure était rouge de joie.
—Eh bien! nous aurons plus tôt fait d'éteindre l'un que de boire l'autre, répondit M. de Pomereux, qui chargeait au plus épais des escadrons.
La tour de Tolhus, qui avait dédaigné de tirer sur Belle-Rose et sa troupe, ouvrit le feu contre les cuirassiers de M. de Revel, que suivaient deux escadrons de M. de Pilois et deux autres de M. de Bligny. Les boulets et la mitraille fouettaient l'eau; à tout instant un cavalier disparaissait dans le fleuve. Au bout de cinq minutes, ce fut un désordre affreux. Les chevaux piaffaient dans le Rhin, perdaient pied et tombaient dans des courants où ils s'enfouissaient; les rangs étaient rompus, les cavaliers marchaient à l'aventure, l'oeil sur la mêlée qui pétrissait le rivage opposé; le fleuve était tout couvert de cadavres flottants, de blessés qui tendaient les bras vers le ciel, de drapeaux abandonnés, de chevaux qui se débattaient dans l'agonie. Le chevalier de Sallar, atteint d'un coup de feu, tomba de selle et disparut sous la surface du Rhin écumant; le cheval du comte de Nogent, s'étant renversé sur son maître, l'entraîna dans l'abîme, et le courant les emporta tous deux. Une balle tue raide le cheval d'un cornette de cuirassiers, M. de Brassalay; le vaillant jeune homme saute dans le fleuve et nage d'une main, portant son étendard de l'autre. M. de Pomereux, qui le voit, rentre dans le fleuve, l'aide à prendre pied et retourne au combat. Cependant les cuirassiers arrivaient les uns après les autres; M. de Revel, blessé et tout sanglant, anime les soldats, les rallie et fond sur les Hollandais, qui déjà rompus et découragés, se dispersent de toutes parts. La Déroute avait du sang jusqu'à la garde de son épée. Belle-Rose poussait toujours droit devant lui. Cornélius et Grippard frappaient d'estoc et de taille. M. de Nancrais était avec les cuirassiers de M. de Revel, et d'un bond il avait rejoint Belle-Rose. M. de Pomereux poursuivait les fuyards, qu'il assommait à coups de pommeau d'épée.
—Eh! drôles! tournez-vous donc qu'on voie vos visages, criait-il moitié sérieux, moitié riant.
Les Hollandais se rallièrent derrière les haies et les palissades que le lieutenant de Montbas, Wurts, avait garnies d'infanterie. On sonna de la trompette, et les soldats, un instant dispersés, se rangèrent autour de leurs guidons. Il y avait devant les escadrons français quatre ou cinq mille hommes protégés par de nombreux fossés et des travaux d'art; au moins, avant de les attaquer, fallait-il se mettre en ordre de bataille. Le canon des batteries dressées sur la rive du Rhin foudroyait maintenant la tour de Tolhus et protégeait le passage des renforts. Le prince de Condé n'y tenant plus, se jeta dans une barque avec M. le duc de Luxembourg, le duc d'Enghien et le duc de Longueville; leurs chevaux les suivaient à la nage. Deux régiments entiers de cavalerie venaient d'entrer dans le fleuve. Quand le prince de Condé et les gentilshommes de sa suite arrivèrent sur la plage semée de cadavres, les escadrons de MM. de Revel, de Pilois et de Bligny étaient engagés contre des partis d'ennemis sortis des retranchements pour soutenir les fuyards. On se battait avec une impétuosité extraordinaire du côté des Français, qui étaient un contre dix, avec consternation du côté des Hollandais, qui ne s'attendaient pas à une attaque si furieuse et si soudaine. Le prince de Condé et le duc de Luxembourg mirent l'épée à la main, et comme au temps où ils guerroyaient ensemble contre M. de Turenne, en Flandre, ils se jetèrent tête baissée contre l'ennemi. La fièvre du combat les avait saisis. Quand on les vit accourir, des cris d'enthousiasme s'élevèrent du milieu des cavaliers français. Le chevalier de Vendôme fondit sur un officier hollandais, le tua d'un coup d'épée, prit son drapeau, et, armé de ce trophée, continua sa course téméraire; le marquis d'Aubusson voulut le suivre et tomba frappé d'une balle au coeur; le duc de Longueville sauta par-dessus son corps expirant et vint se mettre au premier rang. M. de Nancrais, Belle-Rose, Cornélius, la Déroute et Grippard formaient un noyau qui trouait l'armée hollandaise avec la force irrésistible d'un bélier. M. de Pomereux était partout à la fois, choisissant ses adversaires et improvisant çà et là des duels au milieu du combat. Quand il se faisait un mouvement quelconque d'un côté, Belle-Rose quittait ses amis, courait là où était le danger, et maintenait la supériorité acquise dès le commencement de l'action. Il avait tout ensemble la bravoure du soldat et le coup d'oeil du chef; on le suivait avec enthousiasme et on lui obéissait avec une confiance aveugle. La tour de Tolhus cessa bientôt son feu; elle était démantelée et vaincue. Les deux batteries du prince de Condé tournèrent leurs canons fumants vers la plaine, où l'on apercevait les Hollandais derrière leurs haies et leurs palissades. L'élan était donné; il ne dépendait même plus des chefs de l'arrêter; à vrai dire, aucun d'eux n'y pensait, et bien loin de vouloir contenir leurs troupes, ils les auraient poussées si elles en avaient eu besoin. Les princes du sang eux-mêmes se battaient comme des officiers de fortune. La présence du prince de Condé, de son fils le duc d'Enghien, du duc de Luxembourg, du jeune duc de Longueville, communiquait une ardeur incroyable aux soldats qui venaient si audacieusement de franchir le Rhin. On ne prenait pas garde à la mousqueterie qui éclaircissait les rangs, et l'on arrivait pêle-mêle aux barrières, les mieux montés en avant, les autres derrière. Les officiers hollandais étaient parvenus à rétablir un peu d'ordre parmi leurs compagnies, qui s'imaginaient que toute l'armée française allait tomber sur elles; les cavaliers, ralliés derrière un premier fossé, faisaient le coup de pistolet. Une balle emporta le chapeau de M. de Pomereux, qui salua de son épée.
—Voilà une leçon de politesse dont il faut que je remercie ces messieurs, dit-il, et il appliqua un grand coup d'éperon à son cheval, qui hennit de douleur et sauta par-dessus le fossé.
Trente ou quarante gentilshommes, parmi lesquels étaient le prince de Condé et le duc d'Enghien, tombèrent l'épée au poing sur un gros de cavaliers hollandais. Ces cavaliers les accueillirent à coups de mousqueton. Belle-Rose, au moment où les armes s'abaissèrent, se jeta au-devant du prince de Condé et le couvrit de son corps. Les balles sifflèrent, et le cheval de Belle-Rose, qu'il avait forcé à se cabrer, bondit, frappé à mort. Trois ou quatre gentilshommes roulèrent de selle, et l'épée s'échappa des mains du prince de Condé. Une balle égarée lui avait cassé le bras. Près de lui, le marquis de La Force tomba sous les pieds des chevaux. Belle-Rose ramassa l'épée du prince et la lui rendit.
—Donnez, monsieur, donnez! s'écria le prince qui la saisit de la main gauche, et faisons voir à cette canaille que le fer a raison du plomb.
Et passant par-dessus le cadavre du marquis de La Force, il chargea les Hollandais, qui tournèrent bride. Au bout de cinquante pas on arriva aux barrières, soldats et gentilshommes, vainqueurs et vaincus, cavaliers et fantassins, tous mêlés. M. de Nancrais avait donné son cheval à M. de Luxembourg, qui avait perdu le sien. La Déroute, voyant ses deux chefs à pied, descendit de selle. M. de Pomereux, qui s'était emparé d'un drapeau, combattait à côté du duc de Longueville, le dépassant d'une demi-longueur de cheval à peu près. Le jeune duc s'efforçait d'atteindre la barrière avant le comte.