Ses traits se décomposaient rapidement, elle avait déjà l'oeil plombé et les joues creuses comme une femme que la fièvre aurait dévorée depuis dix jours. Un médecin fut appelé et du premier mot il confirma les craintes de la Déroute. Geneviève était empoisonnée; le mal avait fait des progrès irréparables; les remèdes les plus énergiques pouvaient à peine prolonger la vie de quelques heures. La duchesse en reçut la nouvelle avec un calme profond.
—Il fallait une victime, dit-elle, Dieu m'a choisie; Dieu châtie ceux qu'il aime.
Des réactifs puissants calmèrent ses tortures, et quand elle eut reçu les secours de la religion, elle attendit son heure, pieuse et résignée. Elle souriait à Suzanne et regardait Gaston avec des yeux pleins d'une tendresse ineffable. Les cloches de l'abbaye sonnaient, et les soeurs, réunies dans la chapelle, récitaient la prière des agonisants.
Pendant que ces choses se passaient à Sainte-Claire d'Ennery Belle-Rose achevait le rapport qui devait instruire la province du passage du Rhin à Tolhus. M. de Louvois était tout seul et livré aux sérieuses méditations qu'enfante la solitude. Son âme damnée, le lugubre et pâle M. de Charny, n'était plus là; les pensées du ministre, un instant surexcitées par les sombres paroles du gentilhomme, avaient pris un cours austère. Devant ses yeux s'étalait tout ouverte la lettre de Louis XIV, ses regards ne s'en pouvaient détacher, et il lui semblait que les caractères en étaient de feu. Le roi avait pris Belle-Rose sous sa sauvegarde, et le roi, M. de Louvois le savait, n'aimait pas que personne s'interposât entre lui et sa volonté; la France et le monde tremblaient au seul froncement de ses sourcils olympiques. M. de Louvois se demandait alors si c'était bien la peine de s'exposer à une lutte dangereuse pour le mince plaisir de suivre sa vengeance contre un homme qui, à tout prendre, était dans son droit, et s'il ne serait pas plus grand, plus digne et surtout plus politique d'abjurer ses projets, désormais inutiles et périlleux. Il se souvint qu'avant toutes choses, et dans la haute position que les événements et son génie aussi lui avaient faite, il devait être homme d'État. M. de Louvois passa la main sur son front brûlant et grave, but à deux reprises de l'eau qui était dans le vase, et avec cette force de volonté qui lui était particulière, s'il ne la tua pas, du moins il enchaîna sa haine au fond de son coeur. Belle-Rose avait fini. Le ministre lut la relation et l'approuva d'un signe de tête.
—Vous avez été modeste autant que brave, lui dit-il, c'est à moi de réparer vos omissions, et je le ferai en homme qui a été votre ennemi. Allez, monsieur le vicomte, vous êtes soldat et je suis ministre, que chacun de nous serve son roi et son pays selon sa force et sa conscience. Donnez-moi la main, et croyez que vous ne me trouverez plus entre vous et la fortune.
Belle-Rose prit la main que le ministre lui tendait et s'éloigna, sinon captivé par l'homme, mais du moins plein d'admiration pour le ministre dont le génie ferme commandait à tout, même à ses passions. Cependant Belle-Rose était parti de Paris vers le soir. Pressé de revoir Suzanne, et inquiet de l'absence de la Déroute, il allait grand train. La nuit était venue, une nuit d'été, claire et tout étoilée. Quand la voiture fut au delà de Pontoise, il entendit tinter au milieu du silence profond la cloche aux sons funèbres. La voix de bronze venait du côté de Sainte-Claire d'Ennery, de cette abbaye où il avait laissé tout ce qui l'attachait au monde. Une sueur froide mouilla les tempes de Belle-Rose; sur son ordre, Grippard fouetta les chevaux. Il y avait le long des sentiers des paysans qui couraient du côté de l'abbaye; les vieilles femmes s'agenouillaient aux portes de leurs cabanes et priaient; les sons de la cloche roulaient dans le ciel, qu'ils remplissaient de tristesse. Toute la population des campagnes s'était levée à l'appel du bronze sacré: une âme chrétienne demandait une prière aux vivants.
—Depuis combien de temps cette cloche sonne-t-elle? dit Belle-Rose à une jeune fille qui s'avançait pieds nus sur le chemin.
—Voilà trois heures déjà qu'elle nous a réveillés, dit-elle.
La voiture passa comme le vent. Le glas funèbre bourdonnait aux oreilles de Belle-Rose. Cette voix de la mort au milieu de ces campagnes tranquilles figeait le sang dans ses veines. Quand il fut proche de l'abbaye, il vit, par les grandes portes ouvertes, les religieuses qui priaient dans la chapelle et la foule silencieuse qui se pressait sous la sombre voûte. Belle-Rose entra dans l'abbaye, ne sachant pas encore quel nouveau malheur le menaçait. Une soeur qui l'attendait le mena à l'appartement de l'abbesse. Quand la porte s'ouvrit, et qu'il vit sur son lit Geneviève étendue, immobile, et blanche déjà de la couleur des cadavres, Belle-Rose comprit tout. Geneviève avait une main sur la tête de Gaston et de l'autre pressait un crucifix sur ses lèvres. A la vue de Belle-Rose, elle se souleva lentement. On eût dit qu'elle avait gardé toutes ses forces dernières pour ce quart d'heure. Elle fit signe à Suzanne qui pleurait d'approcher, et prit sa main qu'elle joignit à celle de Belle-Rose entre les siennes. Ses yeux brillaient d'un éclat surnaturel, et comme elle vit des larmes dans les yeux de Belle-Rose, elle lui dit avec le sourire d'un martyr:
—Ne pleurez pas, c'est la fin de l'expiation.