Le laquais, qui était un homme résolu, enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, et frappa Grippard à la tête d'une espèce de couteau de chasse qu'il portait à la ceinture. Le grand chapeau du caporal para l'attaque, et il riposta par un coup de pointe qui entra dans le corps du laquais; l'homme tomba sous les pieds du cheval, qui se cabrait. Grippard lâcha les rênes qu'il tenait près du mors, et l'animal effaré partit au galop. Le fouet s'échappa des mains du cocher épouvanté. L'arrestation du carrosse et la chute du piqueur avait duré l'espace de dix secondes. M. de Charny regardait entre les deux yeux cette grande figure noire qui s'était si brusquement dressée devant lui; mais le visage était masqué, et par les trous du masque il voyait seulement deux yeux dont le feu sombre le brûlait.
—Si c'est de l'or que vous voulez, dit-il en affectant de rire, voilà ma bourse.
Belle-Rose prit la bourse et jeta l'or par terre. M. de Charny frissonna; un instinct secret lui disait qu'il était en présence d'un danger terrible.
—Mais alors, que voulez-vous? s'écria-t-il.
—Votre vie.
M. de Charny rassembla toute sa sombre énergie pour braver son ennemi en face.
—Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, je vous prenais pour un voleur, et vous êtes un assassin.
Belle-Rose pâlit sous son masque à cet outrage:,
—Chacun de nous a son épée, reprit-il froidement. Descendez, monsieur.
M. de Charny descendit. Ils étaient au coin de la rue de l'Arbre-Sec et de la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois; pas une lumière ne brillait aux fenêtres des maisons voisines, pas une voix ne s'entendait dans le silence. Le cocher était sur son siège, morne et raide comme un corps pétrifié, le piqueur râlait par terre; la scène était éclairée par une torche que Grippard tenait d'une main, à l'autre étincelait son épée nue. La Déroute avait coupé les rênes des chevaux et attendait un ordre pour agir.