«Je ne vous répéterai pas tout ce qu'il me dit pour m'amener à son opinion; je n'entendais rien, et ne voyais que vous qui me sembliez debout devant moi.
«—Enfin, ajouta-t-il en terminant, tu seras marquise ou
comtesse, c'est une consolation.
«—J'ai promis de l'attendre! m'écriai-je, suffoquée par les
larmes.
«—Eh! voilà bien une autre folie! répliqua mon père; et là-dessus il me tint cent autres discours que dans ce moment-là je ne compris guère, mais qui depuis me sont revenus à la mémoire et que je ne vous rapporterai pas tout au long. On prétend que les pères n'en tiennent jamais d'autres à leurs enfants; les pères, je veux bien le croire, mais les mères, c'est impossible! C'étaient de grands discours sur notre fortune et sur le bonheur que je goûterais étant riche et titrée; tout cela était dit sans méchanceté aucune et de la meilleure foi du monde. Quand M. de Malzonvilliers me quitta, j'étais comme étourdie. Au bout d'une heure, le trouble de mes esprits se calma, et je me fis tout haut à moi-même la promesse de n'épouser jamais que vous. Vers le soir, très résolue à suivre mon projet, je me rendis chez vous pour raconter ce qui se passait à Claudine. Ce fut votre père qui me reçut. Que devins-je, mon ami, lorsque je l'entendis m'exhorter à vous oublier! Je résistai; alors, prenant mes mains dans les siennes, et courbant son front chargé de cheveux blancs devant le mien, il me supplia d'obéir à M. de Malzonvilliers, au nom de son propre honneur à lui, Guillaume Grinedal, au nom du vôtre, Jacques! Il ne voulait pas que l'on pût porter contre lui l'accusation d'avoir toléré notre mutuelle tendresse, ni que l'on vous supposât coupable d'avoir abusé de la confiance de mon père dans l'espoir de m'épouser pour augmenter votre fortune! Il m'assura que jamais il ne consentirait à l'union de son fils avec une personne qui le choisirait contre le gré de sa famille; j'ai vu pleurer ce vieillard, mon ami, et je me suis retirée toute bouleversée. Dans mon isolement, je me suis jetée aux pieds d'un vieux prêtre, mon confesseur. Il m'a écoutée avec une pieuse charité.—Élevez votre âme à Dieu, m'a-t-il dit, et faites-lui une offrande de vos douleurs; les enfants doivent obéissance à leurs parents.
«Un instant, j'ai eu la pensée de prendre le voile; mais j'ai compris que si je me donnais à Dieu, j'étais perdue pour vous. Au moment où j'étais le plus tourmentée, votre soeur vint à moi. Ce n'était plus la jeune fille rieuse et folâtre que vous avez connue. Ses yeux étaient rouges à force d'avoir pleuré.—Suzanne, me dit-elle, c'est votre devoir d'obéir. Il vous aime trop bien pour ne pas vous pardonner.—Mon père arriva. Je compris qu'il attendait ma réponse: je me jetai dans ses bras en pleurant. Il m'embrassa sur le front; sa joie fut ma seule consolation à cette heure suprême.—Lequel as-tu choisi? me dit-il.—Hélas! je n'y avais seulement pas songé! Les deux gentilshommes se représentèrent à ma pensée. M. de Pomereux était jeune et superbe, l'autre était vieux et souffrant. Je n'hésitai pas.—M. d'Albergotti, répondis-je.—Mon père parut étonné, mais il ne manifesta pas autrement sa surprise que par un mouvement des lèvres.—Soit, dit-il, je vais lui écrire.—Deux jours après, M. d'Albergotti revint à Malzonvilliers.—Je vous dois de la reconnaissance, me dit-il; mais soyez certaine que je m'efforcerai de vous donner autant de bonheur que vous en pouvez espérer d'un père.—Sa voix et le regard qui accompagna ces paroles me touchèrent profondément, et je mis ma main dans la sienne. Ayez du courage, mon ami; l'honneur et le devoir m'ordonnaient de faire ce que j'ai fait; vous souffrirez avec moi sans me condamner. Nous nous habituerons à ne penser l'un à l'autre que comme un frère pense à sa soeur. Vous serez le mien, et nul autre que vous et mon mari n'entrera dans un coeur qui se réfugie en Dieu. Adieu, Jacques, dans trois jours je serai la femme d'un autre; il ne me sera plus permis de vous écrire. Par pitié, ne vous laissez pas aller au désespoir; le vôtre me rendrait folle, et c'est à peine si déjà je conserve assez de raison pour vous exhorter au sacrifice. Ma part n'est-elle pas la plus amère? Vous restez libre, libre d'aimer, et je m'enchaîne!
«SUZANNE.»
Lorsque Jacques eut terminé cette lecture, il se leva. Sa figure était blanche comme un cierge; aucune larme n'éteignait l'éclat fiévreux de ses regards; lui qui s'attendrissait aisément devant les émotions faciles, demeura impassible en face de cette douleur profonde qui déchirait tout son être. Il marcha d'un pas rapide, mais ferme, vers la maison de M. de Nancrais et entra. Le capitaine travaillait. Au nom que lui jeta le sapeur de planton, M. de Nancrais, sans se retourner, demanda à Belle-Rose ce qu'il voulait.
—Un congé, répondit le sergent.
—Hein? fit le capitaine. Tu veux un congé?
—Oui, monsieur.