On était alors, on le sait, vers la fin du mois de novembre; la campagne avait ces teintes pâles et voilées qui plaisent quelquefois plus que les couleurs vives et l'éclat joyeux de l'été. Il n'y avait presque plus de feuilles aux arbres, si ce n'est aux chênes tout couronnés de rameaux que les premiers froids avaient enduits de rouille. Le soleil se montrait à peine. A toute minute, de grands vols de corbeaux traversaient le ciel gris et remplissaient l'espace de leurs cris sinistres. Georges ne rencontrait plus dans ses promenades que le piéton chargé de distribuer les lettres, et les pêcheurs avec lesquels il avait fait connaissance; mais cette solitude et l'âpreté de la saison les lui rendaient plus chères, et jamais peut-être il ne les avait faites ni si longues ni si fréquentes.
Un matin donc, Georges était sorti d'assez bonne heure; il portait son fusil et traversa la prairie dans la direction de la Seine. La chasse est prohibée en tout temps dans le parc et les dépendances de Maisons; mais les chasseurs s'amusent quelquefois pendant l'hiver à tirer les oiseaux de passage qui s'abattent parmi les joncs du rivage, ou qu'on surprend dans les criques formées par le lit du fleuve. Telle n'était pas l'intention de Georges ce jour-là; il avait un fusil, parce que ce fusil s'était trouvé sous sa main au moment de quitter la Maison-Blanche. Tambour avait regardé son maître, et, comprenant au mouvement de ses yeux qu'on n'avait nul besoin de lui, il était parti, la queue en l'air, à la recherche d'un certain taureau noir auquel il avait déclaré la guerre. Le taureau, qui était jeune et de bonne mine, avait accepté le défi, et, en preux chevalier, il mettait autant d'empressement à courir au-devant de Tambour que Tambour en mettait à courir au-devant de ses cornes. Le taureau, ayant levé son mufle, avait flairé le chien et était parti au galop; les deux adversaires se rencontrèrent à mi-chemin, et le combat s'engagea sur-le-champ dans la prairie.
Georges laissa l'épagneul aux prises avec le taureau, et atteignit bientôt les bords de la Seine. Deux corbeaux qui creusaient l'herbe à coups de bec, cherchant leur pâture, partirent à sa vue; Georges les mit en joue et fit feu. Les deux corbeaux battirent de l'aile et s'enfoncèrent dans le ciel. «Diables d'oiseaux! il est écrit que je les manquerai toujours!» dit Georges en frappant du pied.
Une bande de corbeaux s'éleva du bord de la rivière au bruit de cette double détonation, et se mit à voleter de tous côtés. Les uns passaient au-dessus de la tête de Georges allant et venant, d'autres fuyaient à tire-d'aile du côté de la forêt; quelques-uns, les plus hardis ou les plus jeunes, s'abattaient dans la prairie et couraient ça et là. M. de Francalin rechargea son fusil et se mit à leur poursuite; mais les oiseaux vigilants s'éloignaient bientôt, et, quelle que fût son activité à les tirer, il ne put en atteindre aucun. Le chasseur s'entêta, et, remarquant que les corbeaux traversaient le fleuve à toute minute, il pensa qu'il serait peut-être plus heureux en canot.
Il courut vers une sorte d'anse que la Seine avait creusée dans le sable et qu'une petite pointe de terre protégeait contre le remous. Un joli petit bateau peint en noir avec une raie blanche y flottait, la proue retenue aux racines d'un saule par une chaîne cadenassée. Le nom du canot, la Tortue, était écrit en belles lettres rouges sur l'arrière, auprès du gouvernail. Georges ouvrit le cadenas, sauta dans le canot et poussa au large. Malgré son nom, la Tortue filait sur l'eau comme une flèche, et, poussée par l'impulsion vigoureuse des rames, elle eut bientôt gagné le milieu du courant, qu'elle remonta dans la direction de l'éperon boisé qui sépare le parc de Maisons des tirés de Saint-Germain. Comme il ramait, Georges entendit le bruit d'un corps tombant dans l'eau: c'était Tambour, que tout ce tapage de coups de fusil avait attiré sur la rive, et qui venait bravement de se mettre à la nage pour rejoindre le canot. Son maître l'attendit, l'enleva lestement et continua sa route, guettant de l'œil les corbeaux qui voletaient sur les deux rives.
Une légère brume, qui depuis le matin flottait sur la campagne, se dissipa en ce moment, et un clair rayon de soleil égaya le paysage. Parvenu à la hauteur d'Herblay, Georges laissa glisser la Tortue au courant de l'eau, et, accroupi à l'arrière, comme un pêcheur qui tend ses filets, il attendit, la main sur son fusil, qu'un des oiseaux passât à sa portée. Tambour, assis à l'autre bout du bateau, imitait sagement la complète immobilité de son maître. Il grelottait, mais on voyait quelquefois frétiller le bout de sa queue.
La ruse de M. de Francalin réussit. Bientôt un corbeau arriva lourdement et passa au-dessus du canot. Le chasseur épaula et fit feu. Au premier coup, le corbeau s'enleva, au second, il pirouetta sur lui-même, effleura l'eau du bout de ses ailes noires, et alla tomber dans l'herbe à quelques pas du rivage.
«Enfin!» s'écria M. de Francalin.
Comme il se mettait debout pour bien reconnaître la place où l'oiseau se débattait, il entendit crier du côté d'Herblay. Il tourna la tête et aperçut un enfant qui venait de glisser dans la rivière et se tenait cramponné au bout d'une corde qui pendait le long d'un bateau. Une petite fille penchée sur le bord de ce bateau, s'efforçait de retirer son camarade et appelait au secours de toutes ses forces.
«A vous! à vous!» cria un homme dont la barque était en aval du côté de la Frette.