PIERRE DE VILLERGLÉ.
Vers le commencement du mois de novembre 1855, le comte Pierre de Villerglé possédait l'une des écuries les plus belles et les mieux composées qu'on pût voir dans le faubourg Saint-Honoré: son cheval favori, Calembour, avait gagné le prix du Jockey-Club aux courses du printemps. Le comte occupait un vaste appartement au rez-de-chaussée d'un magnifique hôtel bâti par un fermier général, rue du Miromesnil. Il passait pour très-riche, et l'était réellement, bien qu'il eût écorné son patrimoine d'un demi-million pour se mettre sur un pied convenable dans le beau monde de Paris. M. de Villerglé était d'une bonne noblesse de province: l'écusson de sa famille, issue de l'Anjou, figurait dans la salle héraldique des croisades au musée de Versailles. A tous ces avantages, il joignait une santé à l'épreuve de toutes les veilles et de toutes les intempéries. A trente-quatre ans, âge où nous le rencontrons dans la vie, il était grand, maigre et brun, avec des traits irréguliers, une forêt de cheveux noirs, de belles dents, et quelque chose de déterminé dans la physionomie qui n'était point déplaisant. Il avait la voix sonore et le geste un peu brusque. Quelques vieilles dames du faubourg Saint-Germain, auxquelles il était attaché par des liens de parenté éloignée, et qui avaient traversé la cour de Louis XVIII, où se retrouvaient, mais effacés déjà, comme un écho et un reflet des mœurs élégantes et polies de Trianon, disaient de leur petit-neveu qu'il n'avait pas tout à fait les manières d'un grand seigneur. C'était, il est vrai, moins sa faute que celle du temps où il vivait. Si Pierre n'était pas un gentilhomme dans le vieux sens du mot, c'était un véritable et parfait gentleman. On ne pouvait voir en lui ni un aigle, ni même un esprit d'élite; mais tel qu'il était, brave à toute épreuve, avec un cœur droit et loyal, Pierre donnait la main à bien des gens qui ne le valaient pas.
Au moment où notre récit commence, Pierre venait de rentrer chez lui. Il pouvait être neuf heures du matin. Par un mouvement machinal, il chercha un flambeau sur la cheminée et se mit à rire en voyant un clair rayon de soleil qui passait par une fente de la persienne et pétillait sur le tapis. Il ouvrit la fenêtre et la lumière pénétra à flots dans sa chambre. La pendule sonna, et Pierre pensa que l'heure était peut-être venue de se mettre au lit. Il jeta un cigare qu'il avait à la bouche, se coucha et tira les rideaux; mais le sommeil ne vint pas. Pierre avait beau changer de position et s'obstiner à tenir les yeux fermés, rien n'y faisait. L'impatience le prit, il se leva. Un grand feu flambait dans la cheminée; il poussa un fauteuil tout auprès, s'y jeta et alluma un second cigare. Tout en fumant, il récapitula dans sa pensée tout ce qu'il avait fait depuis la veille. Jamais journée n'avait été plus bruyamment employée. Le matin, il avait suivi une chasse à courre dans la forêt de Saint-Germain: le cerf s'était fait battre trois heures; son briska l'avait ramené à Paris, et il avait assisté à une poule d'essai à Longchamp. Un poulain sur lequel il comptait beaucoup avait perdu; une pouliche, sur laquelle il ne comptait pas, avait gagné. Il avait dîné au club, et vers huit heures il s'était rendu à l'Opéra, où il avait encouragé de ses applaudissements la rentrée d'une danseuse qui avait quelques bontés pour lui. Pendant la soirée, on avait causé politique et chorégraphie. L'Autriche avait été fort malmenée dans cette conversation, et il avait été décidé d'un commun accord qu'on ne pouvait pas regretter Fanny Elssler quand on avait la Rosati. Vers minuit, Pierre s'était trouvé, lui sixième, à souper au café Anglais. Le souper fini, on avait taillé un baccarat, et Pierre avait gagné quatre cents louis. A trois heures, il saluait sa protégée à la porte de la maison qu'elle habitait rue de Provence, et, au lieu de prendre le chemin de son hôtel, il avait repris le chemin du club. On y jouait encore, et il joua. La chance lui fut de nouveau favorable; il ne voulut pas se lever avant que ses adversaires fussent las de perdre, et six heures sonnaient quand tombait la dernière carte. Les joueurs avait grand'faim; on leur apporta des viandes froides, et ils déjeunèrent. Les bougies brûlaient encore que le jour était venu. On se sépara en se donnant rendez-vous à la porte Maillot pour un pari qui avait surgi entre deux convives, et un coupé, dont le cheval dormait à moitié, avait ramené Pierre, rue de Miromesnil.
Cette revue faite, Pierre n'y trouva pas grand plaisir. Toutes ces courses, toutes ces chasses, tous ces paris, tous ces jeux, tous ces soupers, il les connaissait par cœur. C'était comme une route dont il avait franchi chaque étape plus de cent fois. Malheureusement il ne voyait pas de terme à ce voyage, et il ne pouvait se défendre d'un secret effroi à la pensée de recommencer encore et pour longtemps un chemin si souvent parcouru. Il lui semblait que chaque jour était d'une déplorable monotonie, malgré l'apparente activité d'une existence toute pleine de bruit. Il éprouvait quelque chose comme un ennui profond, sans savoir d'où provenait cet ennui et sans voir surtout par quels moyens il en combattrait les lassitudes et les abattements. Il ne lui manquait rien, et cependant tout lui faisait défaut. Il voyait devant lui une longue série de fêtes et de distractions dont le retour périodique ne lui paraissait pas de nature à l'égayer beaucoup, et il ne savait que faire pour échapper à cette quotidienne tyrannie. Était-il donc condamné à la subir toujours? «Si je m'amuse encore trois ans comme ça, murmura-t-il, c'est à périr.» Ses yeux tombèrent sur la cheminée, où l'on voyait un paquet de billets de banque et quelques poignées de pièces d'or qu'il y avait posés en rentrant. C'était là le plus clair résultat de ses occupations de chaque jour; quelquefois il y en avait plus, quelquefois il y en avait moins. C'était le flux et le reflux. Quant au plaisir ou au chagrin qu'il en retirait, c'était la moindre des choses.
Remontant ainsi la pente de ses souvenirs et de ses impressions, Pierre se rappela que l'an dernier, à pareille époque, la personne dont il entourait la carrière dramatique de soins et de bouquets se nommait Augustine. A présent elle avait nom Aglaé. Il n'y voyait pas d'autre différence. Était-ce bien la peine de changer? Mais la mode le voulait, et il fallait obéir à la mode. «C'est bien maussade!» reprit Pierre en secouant la cendre de son cigare.
Un jour il avait surpris chez cette Augustine, vers laquelle sa pensée le reportait, un ami intime dont la présence ne s'expliquait pas ou s'expliquait trop bien. La jeune femme se cacha le visage entre les mains. «Ah! dit-elle, je vois bien que vous ne me pardonnerez jamais!
—Monsieur le comte, s'écria son ami, je suis à votre disposition.»
Pierre aurait bien voulu se fâcher; mais le cœur n'y était pas, et tous ses efforts ne réussirent pas à le mettre en colère. «Si c'est pour dîner avec moi que vous vous mettez à ma disposition, dit-il à son ami, la circonstance est heureuse; j'ai justement quatre personnes qui m'attendent au café de Paris. Vous ferez le cinquième: touchez là.» Cette réponse indiquait assez la réplique qu'il fit à la belle. Elle fut du dîner.
Pierre n'eut pas besoin de descendre bien avant dans son cœur pour reconnaître que, dans une circonstance pareille, il agirait avec Aglaé comme il avait agi avec Augustine. Il en éprouva une sorte de tristesse. «A quoi bon alors?» reprit-il.
Ce n'était pas la première fois que Pierre se surprenait dans une semblable disposition d'esprit. Déjà, à plusieurs reprises, il avait senti une sorte de malaise, un embarras, une fatigue dont les effets devenaient de plus en plus profonds à mesure qu'ils étaient plus fréquents. Il en cherchait la cause et ne la trouvait pas. Les amis auxquels il avait parlé de ce malaise avaient haussé les épaules. «Allons souper, disaient ceux-là.—Jouons,» disaient ceux-ci. Et il soupait, et il jouait, et il n'était pas guéri. L'écurie et les chevaux non plus n'étaient pas un remède; quant à l'Opéra, où il allait consciencieusement trois fois par semaine, il ne lui apportait aucun soulagement.