«Je ne vous retiens pas à dîner, dit Louise, vous voyez que mon père n'y est pas; il est allé au marché de Troarn pour vendre deux bœufs, et je ne sais pas quand il rentrera.... Mais demain, si vous voulez, je vous promets un poulet rôti et des beignets de ma façon.

—J'accepte les beignets,» dit Pierre, et il partit.

A dater de ce jour-là, les relations de la Capucine et du Buisson devinrent quotidiennes. On rencontrait presque tous les matins M. de Villerglé sur la route de Brécourt. Louise, comme la plupart des Normandes élevées à la campagne, savait monter à cheval, et le père Morand lui permettait de faire de longues promenades avec son ancien élève. Ce père Morand était une espèce de vieux philosophe qui se comparait volontiers aux sages de la Grèce. Parce que l'âge et les infirmités l'avaient obligé de renoncer à son emploi, il disait qu'il avait fui la corruption des villes pour cultiver en paix dans la campagne les belles-lettres et la vertu. Il affectait un langage austère dont le tour et les maximes trahissaient un homme habitué à faire de Tacite et de Sénèque sa lecture favorite. En sa qualité de républicain, il méprisait les richesses, et grondait sa servante pour un peu de crème répandue. Au fond, c'était un bon homme qui ne vivait que pour sa fille. La première glace rompue, et le maître de la Capucine ayant rendu aux hôtes du Buisson le dîner qu'il en avait reçu, le vieux professeur ouvrit à Pierre sa porte à deux battants, et ne put résister au plaisir de dire en parlant de lui: «C'est mon élève, le comte de Villerglé!...»

Vers le milieu du mois de janvier, Baptiste acquit la certitude que son maître ne quitterait pas de sitôt la Normandie. On meubla la Capucine, dont les réparations étaient terminées, et Pierre fit venir deux voitures de Paris. Dominique était à son service. Le lendemain de sa conversation avec Louise, il avait fait venir le petit gars, qui n'avait point bronché en sa présence. Il tortillait son bonnet de laine entre ses doigts et riait à demi en regardant son parrain d'un air déterminé.

«Ça, parrain, lui dit Dominique, je m'attendais bien à ce que vous me feriez appeler; mais, si c'est pour me faire des sermons, foi de Normand, c'est inutile.

—Il faut pourtant que ça finisse, répondit M. de Villerglé.

—Je n'en sais rien.... c'est plus fort que moi.... Quand je vois une bête, je cours dessus.... Si j'avais ma tête au bout du bras, je crois bien qu'elle partirait comme une pierre.»

Cet air de résolution et cette franchise ne déplurent pas à M. de Villerglé. La mine éveillée de ce braconnier imberbe lui revenait aussi.

«Écoute, dit-il à Dominique, si tu me promets de te bien conduire et de ne plus tendre de collets, je te donnerai un fusil. Tu te promèneras ça et là dans mes terres; si tu rencontres des lapins, je ne te défends pas de les tuer, et à vingt ans tu seras garde.»

Les yeux de Dominique brillèrent.