Quant à ce dernier, en prenant du galon, il s'était peu modifié. Plus circonspect dans l'étalage de son savoir, il était livré âprement à son ambition. Il goûtait moins la satisfaction d'avoir franchi les premiers degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en gravir d'autres. Aussi mettait-il son temps à profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ de Mars les premières notions du commandement, qu'il possédait à peine.
Là, comme partout, Villiot était la providence de tous. Il manoeuvrait fort bien, donnait l'exemple, entraînait et, de plus, prodiguait à chacun des conseils, au besoin, un coup de main, pour le paquetage des sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. Pendant ce temps, Gouzy se contentait de développer, mais à profusion, des conseils théoriques, tandis que Laurier se campait fièrement, en retroussant ses moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que Pluvier constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes. Harel, pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée que sa comptabilité, confiée à mon inexpérience, n'avançait guère.
Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers. Bien que je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier, j'en remplissais complètement les fonctions. De là, s'il faut l'avouer, les troubles qui agitaient notre petit groupe. La promotion de notre sergent-major au grade d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de Laurier et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.
A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major, avant-dernière et peut-être dernière étape vers le grade de sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le grade de fourrier, avec le ferme espoir de suivre après lui le même chemin. Il leur déplaisait donc que la place me parût réservée, et, puisque je n'étais pas sous-officier, ils estimaient que leurs désirs devaient primer mes droits. Avec cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me traiter déjà en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion d'un fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ d'Angers.
Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules. Mais, au dernier moment, le beau Laurier déclara tout net qu'il y allait de la dignité de son grade à ne point s'attabler avec un simple caporal. Ses deux émules appuyèrent son avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au contraire, tout en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui était insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de droit, ressentit davantage l'odieux d'une insolence que l'inégalité de grade m'empêchait de relever. Froidement, s'asseyant à son tour et m'invitant à l'imiter, il répondit à Laurier qu'il avait un bon moyen de sauvegarder sa dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la porte.
Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut bien bonne envie de nous punir tous, en nous privant de sa gracieuse personne. Mais le potage fumait dans les assiettes et une grosse volaille étalait au milieu de la table sa chair reluisante et dorée. Laurier était incapable de bouder contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à coups de dents, il se vengea sur le dîner.
IV
Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire remportait sans nous la victoire de Coulmiers, le régiment reçut l'ordre de se diriger sur Nevers, par les voies dites rapides. A la nuit, les trois bataillons s'acheminèrent vers la gare; mais les deux premiers purent seuls être embarqués, faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions notre nouvelle destination.
Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze clairons rassemblés lançaient l'allègre sonnerie du réveil, soutenus par le roulement cadencé des tambours. Là, au milieu de Nevers, s'élevait comme une autre ville. Véritable ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central où se dressait la tente du colonel. Dominant toutes les autres, cette tente semblait, ainsi qu'un clocher de village, étendre sa protection tout à l'entour. Quand, de chacun de ces petits abris fragiles, se glissèrent au dehors six hommes tous semblables, qui paraissaient sortir de terre et dominaient de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une innombrable foule de géants.
Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les soldats de plomb qui me fournissaient de longues files d'un même type uniformément reproduit; mais je raffolais littéralement des gravures plus soignées ou des jouets de luxe qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque. Or c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin des sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur tête et leurs bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient leur fusil, mal graissé la veille, et que l'humidité de la nuit menaçait. Ceux-là bâtissaient les fourneaux de campagne, rallumaient les feux de bivouac et préparaient le café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient impatiemment, toujours affairés, tandis que, pour assister au rapport, officiers et sergents-majors se réunissaient en cercle devant la tente du colonel.