L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la ferme par de petits sentiers courant à travers champs. Ils étaient coupés de larges flaques d'eau, où je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir nos places, à moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute manière, il fallait se hâter, gagner de vitesse; mais des étangs, de véritables lacs, succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix de la course, et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la poursuite. La défaite constatée, les pas découragés s'éloignèrent, faisant entendre par intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les malheureux vaincus pataugeaient toujours.
Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils s'évaporèrent à la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre honneur, il s'empressa de jeter deux sarments dans sa large cheminée. Le bois sec pétillait gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient, pareilles à des cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés chacun d'un nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le spectacle qui s'offrait à nos yeux était charmant, dans sa simplicité.
Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés, deux gravures religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut reluisant; une table massive de bois blanc où transparaissait, comme une neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les jours frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres du plafond.
Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître du logis, paraissant un peu las de sa journée, s'était assis en face de sa jeune femme, qui, près de la table où attendait un tricot tout hérissé de ses aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à ses pieds avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la petite flamme de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scène entière.
L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc et bon, reposait volontiers son regard sur la jeune mère, au visage régulier, presque beau, agréable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lissés en deux bandeaux qui s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits étaient fins, l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même prononciation parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait à souhait la paix bienfaisante et féconde.
Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils pas bientôt, comme le tiers de leurs semblables, l'occupation forcée d'un brutal ennemi? L'éloignement de ce supplice, de cette honte, ne dépendrait-il pas de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait pas?
Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut remercier de son aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille fraîche et de foin odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait; tous nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu, refoulé, anéanti. Songes, mensonges. Les nôtres, si séduisants qu'ils fussent, ne purent nous détourner longtemps de la réalité. Bien avant le réveil, nous nous glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!
A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions, avec armes et bagages, le chemin de la petite ville de Mer, située à une vingtaine de kilomètres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait s'incorporer au 17e corps d'armée. Elle était confiée à un ancien colonel d'infanterie de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.