Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés près d'un grand bois, la forêt de Marchenoir. Le café pris, on nous fit aligner à une portée de fusil de la lisière: le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que nous lui avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès des derniers fumerons de leurs bivouacs, les hommes de ce régiment vinrent se ranger à nos côtés, les bras ballants, presque comme à la foire. Il ne s'agissait, à vrai dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose grave, avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de corvée.

Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à l'entrée du bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut pas se laisser bander les yeux, ni s'agenouiller. En se plaçant lui-même bien en face de ses compagnons armés, il nous parut, de loin, demander si la distance était convenable. Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un mouvement de tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la décharge nous parvint trois secondes après que nous avions vu ce brave s'affaisser, foudroyé.

Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités superflues: grâce nous fut faite du défilé devant le corps sanglant. Le camp levé aussitôt, la brigade se mit en marche par une des routes qui traversent la forêt. La journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques buées matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre approche. L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré un commencement d'habitude, figé le sang: l'exercice nous semblait une nécessité et un bienfait. Le chemin prenait, entre la multitude d'arbres qui se pressaient autour de nous, un caractère pittoresque, varié, car, au coeur de la forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. La fatigue se faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue; mais, pour la défense de la patrie, le génie civil s'était exercé en ces parages dans le secret des bois: il contribua à modérer notre allure.

La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une tranchée à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une batterie de notre division arrivée par une autre route. Les artilleurs travaillaient activement à rétablir la voie; mais, après une pause, nous n'attendîmes pas l'achèvement de leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement des racines d'arbres, des fougères et la fouettée des branches successivement tendues par les fusils, l'infanterie tourna les obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin de la forêt s'annonça par une perspective romantique, dont l'image, quoique vaporeuse, vague, est cependant fixée, indélébilement, je ne sais pourquoi, dans ma mémoire, avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve. Au bout de l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres dénudés, se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de la plaine, un castel à tourelles.

La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les fourriers, condamnés à écourter leur repos, durent presque aussitôt prendre les devants, pour aller, sous la conduite d'un adjudant-major, reconnaître l'emplacement des prochains bivouacs. Un peloton complétait cette avant-garde, dont l'allure devait se maintenir assez vive.

Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre vint frapper nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans le ciel, l'orage sévissait sur la terre. C'était le bruit de la canonnade. Enfin!

Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement perceptible, ce premier écho de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait aussi léger qu'une canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres de Toulouse. Qu'importaient à présent les fatigues et les souffrances: le danger était proche, donc nous allions être utiles, devenir bons à quelque chose. Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape, s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver en vue de Châteaudun le lendemain à pareille heure.

La dernière étape avait été pénible, à travers un pays déjà violé par les envahisseurs. Habitations désertes, tout le long de la route. Grilles de parcs brisées, murs crénelés ou rongés de brèches. Les arbres, fauchés par les obus, montraient leurs moignons à cassures fraîches. De loin en loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches noires,—des corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage que la pluie rayait de ses lignes obliques.

Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut tout d'un coup—un repli de terrain franchi—à deux kilomètres environ. Bâtie sur un coteau, elle produit un grand effet, avec la haute silhouette du château de Dunois qui domine ses maisons étagées. Après quelques nuits de bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés aux steppes éternelles. Aussi la vue de cette cité nous surprit-elle et nous réjouit-elle, malgré l'inclémence du temps: nous avions hâte, une hâte enfantine, de heurter de nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il fallut cependant modérer notre impatience et lui voir prendre un autre cours.

En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir la ville, nous avions entendu subitement, clair et intense, le bruit de la canonnade qui jusque-là avait grondé sourdement, confusément. L'action paraissait se livrer à quelques kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un bout à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent bride abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, ou bien marcher au canon. Dans la direction du nord-ouest, semblait-il.