V

Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente. Le bois voisin nous avait fourni notre sommier, il est vrai, c'est-à-dire des branches mortes, et nous avions touché dans le village de la paille fraîche pour former le matelas; mais la satisfaction d'une journée bien remplie contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche en avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content de soi et de ses chefs. En campagne, il n'y a rien à souhaiter au delà.

Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu plus de chaleur. Les piquets des tentes se brisèrent dans la terre gelée, quand il nous fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout contre la forêt. La compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus rien à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient que nous passerions encore une nuit au moins à Huisseau; je prévins le lieutenant, et je m'engageai dans la forêt en compagnie du caporal Dariès, à qui je m'étais attaché depuis la retraite de Châteaudun.

Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance du froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus de nos têtes: il déclinait derrière nous, éclairant d'une lumière frisante les fûts verdâtres des arbres, se jouant dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds, accentuant par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la promenade, des formes bizarres. En suivant à l'aventure des sentiers sinueux, nous parvînmes dans une gaie clairière, ménagée, semblait-il, pour servir de salle à de joyeux repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y voletaient, l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le silence du bois.

Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis folâtré, une assez large déchirure avait été pratiquée. La terre paraissait avoir été fraîchement remuée, et, à côté, l'herbe flétrie, couchée; comme sous le poids d'un cavalier et de son cheval. Français ou Allemand, un homme avait sans nul doute été frappé là, par des tirailleurs en embuscade. Il y avait trouvé la mort et une sépulture ignorée. Les siens n'avaient pu recevoir de lui d'autre nouvelle, sinon, cette indication, si désolante par son indécision: «Disparu!»

La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la forêt nous arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite, vite! Au pas gymnastique! Sans prendre garde aux branches qui nous déchirent les mains et nous fouettent le visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des nouvelles sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente une grande sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris, le 16e corps se bat. A nous de le rallier pour seconder ses efforts. Notre brigade doit, la première, l'aller rejoindre à Patay. Patay, nom glorieux, car notre Jeanne y fit prisonnier celui que l'Angleterre appelait «son Achille». Jamais nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny, puis à Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les zouaves de Charette avec le général de Sonis.

Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres—et aussi dans le silence. Nos voix étaient lasses d'avoir compté «les canards, qui, déployant leurs ailes, se confient à leurs canes fidèles» et d'avoir averti cent fois «le meunier que son moulin va trop vite, va trop fort». Il nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de telles puérilités, en approchant du terme de notre étape que marquait sans doute un champ de bataille.

En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien secondée par la cavalerie du général Michel, avait culbuté l'ennemi à Villepion, non sans éprouver quelques pertes. Le 16e corps couchait sur les positions conquises. Seul son chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il se disposait à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à Terminiers.

Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest de la ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à deux kilomètres, en grand'garde, et les tentes furent péniblement dressées sur un front de bataille d'au moins 800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain, nous grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées par deux pour se garantir mutuellement du sommeil qui eût amené la congélation des membres ou la mort.

Le général de Jancigny, qui commandait notre division, avait tenu à nous conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être Chanzy, qui se porta sans escorte sur le point culminant du terrain que nous occupions. Sa silhouette se dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition. Le croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière blanche de son cheval arabe et faisait briller l'or de son képi. Comme un grand silence planait autour de nous. Le cheval, naseaux au vent, flairant la lointaine odeur de la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait de hennir. A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant et fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par éclairs, des reflets argentés.