En art, il y a le choix entre des procédés tout différents. Certains artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes effrayantes ou horribles; d'autres préfèrent la faire naître et la maintenir en mettant l'esprit en suspens devant des tableaux où plane la crainte du drame qui se prépare, et en épargnant à la vue les détails terribles ou répugnants. Le spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère tempéré, saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une réalité menaçante se détachait un premier plan pittoresque et attachant.

Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, tantôt fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient les flancs de l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur faire sentir le mors pour modérer leur emballement. Pendant ces alternatives, les pauvres servants, montés sur les caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber à chaque violente secousse que provoquaient les sillons de terre durcie. Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou toute bleue de mobiles ondulait sans désordre, offrant un front de tout jeunes visages, un peu pâles, qui, par leur sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que de vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer les membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez pour pailleter de fugaces étincelles le bronze des canons et l'acier des doubles rangées mouvementées de fusils.

Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes gris aux autres uniformes plus voyants. Les troupes de ligne, après avoir effectué un mouvement vers la gauche, accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour se refaire de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les zouaves arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient de déposer leurs sacs à Patay. De Terminiers arriva vers eux, au galop de son cheval bai, un jeune capitaine du génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les veillées studieuses. De là part du général Chanzy, il venait requérir la légion du général de Charette, avec mission de la diriger sur l'est, vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt s'agite et s'éloigne.

Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel chacun se penchait à son tour. Comme allégés au moral ainsi qu'ils l'étaient physiquement, ils allaient, vifs, alertes, avec un fourmillement de guêtres blanches et de jaunes molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire.

Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des zouaves, ordre nous fut enfin donné de marcher. Au commandement du colonel Koch, le régiment, formé par compagnies en colonne serrée, arrêta un instant le flot qui sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le 51e rompait en même temps, et s'avançait à notre gauche avec de l'artillerie.

Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes tour à tour déployés en bataille sur un front de 800 mètres, puis repliés comme en terrain de manoeuvres. Un éventail s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un caprice. Sans chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était venue d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient mission de nous diriger. En effet, la voix du canon ne nous arrivait plus comme un sourd grondement: chaque coup détonait, distinct, immédiatement suivi d'un autre. Nous apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais aussi les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade crépitait sans relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan accompagné d'éclairs qui rasaient la terre.

Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était inutile. Tout le 48e fut massé à l'abri du village de Terminiers, que le général Chanzy avait désigné pour son quartier général. Tandis que, sans distinguer autre chose que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans la fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher, suivait les mouvements de ses troupes sur Loigny.

Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat heureux de Villepion, il avait le droit d'avoir confiance en elles. Cependant, par l'étendue et la multitude des feux de bivouac qu'il avait remarqués la veille, et par les signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères, il avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de manière qu'elles pussent pénétrer comme un coin dans le corps ennemi. Il avait chargé le général Michel de surveiller sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères, en avant des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait, d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général des Pallières viendrait lui donner la main.

Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village de Loigny. Résolument elle s'était avancée sous les ordres du général Barry qui, comme à Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son frère Edouard nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse. La 1re division—amiral Jauréguiberry,—celle qui avait enlevé si brillamment Villepion la veille, suivait de près à gauche. En même temps la 3e, commandée par le général Maurandy, devait appuyer à droite l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.

Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit sa marche vers l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra une résistance opiniâtre et meurtrière; il fallut d'abord reculer, pour mieux avancer ensuite. Le parc du château fut le théâtre d'une lutte sanglante, acharnée, qui dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de cette position, envoya l'une après l'autre ses trois brigades pour renforcer ses premières troupes promptement décimées. L'amiral Jauréguiberry, tout en soutenant en deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche, aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la Maladrerie, de Tanon, et que n'arrêta pas la division de cavalerie Michel ramenée par erreur jusqu'à Guillonville. A droite, la division Maurandy se battait avec moins de fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon, tout près de Loigny, une défense héroïque.